Plus de 360 000 albums vendus en une semaine. C’est une mini révolution : en se faisant connaître par l’internet, les Arctic Monkeys, jeune groupe de Sheffield, ont battu tous les records de vente d’Angleterre, faisant un beau pied de nez à une industrie du disque piétinante. Ils sont aussi la preuve que la scène pop anglaise n’a jamais été aussi foisonnante. Une nouvelle sensation musicale qui, comme à l’accoutumée, s’inspire directement des cousins américains et perpétue une longue tradition de rock bluesy, dans la droite lignée de groupes 60’s comme The Kinks. Retour sur un phénomène qui n’est pas prêt de retomber. Pas une semaine ne passe sans qu’on n’entende parler d’un nouveau groupe anglo-saxon qui fait fureur. Vous avez dû les voir en couverture des magazines spécialisés, des titres comme Magic qui se délectent de ces formations en provenance des Etats-Unis, ou bien souvent, d’Angleterre. Un point commun ? Une majorité d’entre eux porte la très tendance particule “The“, devant leur nom. Dans les années 80, le groupe new-wave
The The s’en moquait déjà ouvertement.
The Strokes, The White Stripes, The Libertines… jusqu’à des noms absurdes comme
The Yeah Yeah Yeahs. Des dizaines de groupes qui réussissent un pari inouï : ils plaisent autant à la dernière génération d’adolescents qu’à leurs parents, qui prennent plaisir à voir ressurgir les guitares électriques qui traînaient dans le grenier depuis la fin du “swinging London“. On en parle en effet dans les pages cultures des quotidiens, qui ne ratent jamais l’occasion de tirer le portrait du dernier en lisse. Ils jouent aussi dans les émissions live des chaînes de télé, comme
Canal + et son programme « L’album de la semaine », qui espère retrouver un peu d’énergie jeune, connue à l’époque du
Top 50. Un phénomène qui s’est donc bien installé ici en France, mais qui outre-manche, est devenu depuis cinq ans une vague culturelle massive. Explications.
La pochette d'Is this it, qui a choqué les puritains.
Revenons un peu en arrière, en 2001, date du premier album de
The Strokes, Is this it. Dans les bacs à disques américains, désormais squattés par l’avalanche hip-hop/R’n’b, ainsi que sur les chaînes musicales comme
MTV, il n’y a plus de place pour le rock. Après s’être dévoyé en se mélangeant aux sons rap west coast, dans ce qu’on appelle le Rapcore, et des groupes comme
Limp Bizkit, les rockeurs semblent un peu perdus. Seuls les dinosaures
Rolling Stones ou
U2 continuent de plaire à la masse. Même le
CBGB, club mythique de New-York où de nombreux groupes légèrement underground comme les
Ramones se sont fait la main, se désemplit. Il menace de fermer cette année. A cette époque donc, les new-yorkais de
The Strokes trouvent la parade pour se faire connaître : traverser l’atlantique. Là, on les accueille comme il se doit, la presse est dithyrambique et leur rock mélodique, porté par des tubes comme
Last nite, triomphe dans une tournée à guichets fermés. D’autres groupes comme
Interpol imiteront leur expérience en se produisant dans toute l’île. Peu de temps après, c’est au tour des anglais de donner le change en propulsant à la tête des charts
The Libertines, qui explosera malheureusement en plein vol à cause de son leader, le très controversé
Pete Doherty, toxicomane préféré des tabloïds (voir encadré). En 2003, le public fait aussi connaissance avec
The White Stripes, duo qui, après avoir gravité dans l’underground de Detroit, explose dans toutes les radios avec le tube interplanétaire
Seven nation army et un troisième album,
Elephant, qui reste gravé dans les mémoires. Enfin, surgit de Glasgow en 2004 le quatuor
Franz Ferdinand. Avec plus de 4 millions d’albums vendus à travers le monde, et des riffs de guitare aussi simples à retenir que des mélodies de Beatles, ils confirment définitivement la venue d’une ère pop. Invités à des festivals comme Benicassim en Espagne, ils séduisent même le public électronique : on peut aussi danser sur leur musique.

The Kinks, 20 ans d'avance de style sur ACDC.
Trois accords sur une guitare électrique, une batterie rageuse : ces nouveaux groupes de garage rock ou de powerpop, chacun dans leur style, remettent au goût du jour un son lo-fi (en opposition au hi-fi, haute fidélité) inventé par
Dave Davies dans les années 60 sur
You really got me (le frère de Ray et guitariste des
Kinks s’amusait à éventrer ses enceintes au rasoir et à planter des épingles dans son ampli, créant ainsi un son saturé, barbare) et une manière triviale de jouer de la musique, de préférer les concerts aux studios.
« On voulait sonner comme nos disques préférés des années 70, » raconte
Nick Valensi, guitariste de
The Strokes.
« Lust for life d’Iggy Pop, Loaded des Velvet Underground, les albums solo de John Lennon… C’étaient les références quand on décrivait à notre producteur le son qu’on recherchait. Je ne pense pas que ça soit vraiment lo-fi. C’était un son à la pointe de la technologie dans les 70’s ! » poursuit-il.
Avec 30 ans de retard, ils s’imposent à une époque où la musique électronique qu’on se fait chez soi devant son ordinateur s’est démocratisée à outrance, où les dj ont remplacé les rock stars.
The Dead 60’s, jeune quatuor de Liverpool qui ressuscite avec brio le punk anglais des Clash, raconte :
« Pas mal de groupes sont des gens de nôtre âge qui se sont remis à la guitare quand ils étaient plus jeunes, dans les années 90, quand Blur et Oasis se tiraient la bourre. A cette époque, on a commencé à se remettre à jouer de vrais instruments, plutôt que d’essayer de devenir des djs stars, ce qui était devenu une véritable manie. Maintenant, c’est nous qui faisons des tournées et sortons des albums. »Si les influences américaines sont aussi les
MC5,
Sonic Youth,
The Stooges ou encore
Talking Heads, au Royaume-Uni, c’est toute la grande époque des mods, des groupes comme
The Kinks, The Who, jusqu’à la fin des années punk et
The Smiths qui ressurgit. Entre les deux pays, un mouvement de balancier semble s’exécuter : chacun se nourrit de l’autre dans une énergie créatrice intarissable. Si les
Beatles et les
Stones puisaient déjà à leurs débuts dans les standards du blues du Mississipi, comme veulent bien se raconter les vieux bluesmen qui n’ont jamais eu la chance de percer outre-Atlantique (à voir absolument :
Le blues entre les dents, documentaire de Robert Manthoulis, Doriane Films), aujourd’hui, c’est toute la culture rock depuis plus de cinquante ans qu’on s’échange à tout va. Et l’Angleterre est la pierre angulaire de ce trafic musical.
The Raptures, virés de cours.Aux Etats-Unis en effet, on produit depuis cinq ans de très bons groupes comme
Radio 4 ou
The Rapture, qui inondent les dancefloors à coups de tubes tapageurs, ou plus récemment
Clap your hands say yeah, qui ont défrayé la chronique avec leur psyché rock aux accents hauts perchés, et leur vente record de 65 000 albums, uniquement grâce au web. Mais on retient surtout des américains un sens aiguë de ce que peut être une “cool attitude“. Ils font la mode. On tient pour preuve
The Strokes, dont le chanteur, Julian Casablancas, n’est autre que le fils du créateur de l’agence de mannequin Elite, John Casablancas, et dont le groupe apparaît toujours avec cet air faussement détaché qu’ont les mecs cools, que ce soit lors de concerts au
Mercury Lounge (club bobo du lower east-side, à Manhattan), ou lors de shootings photos, affublés des tenues les plus branchés qui soient, baskets
Converse blanches aux pieds. Nick Valensi, l’un des guitaristes, confirme :
« Le problème, avec le public new-yorkais, c’est que tout le monde est trop cool. Ils s’amusent bien, mais ils n’osent jamais vraiment bouger, danser, parce qu’ils ont peur du ridicule. Ils restent juste debout à regarder et écouter, en appréciant. Je ne me plains pas : je fais la même chose aux concerts des autres. Ca fait depuis que j’ai 13 ans que je ne danse plus dans les fosses des salles de concerts. »En Angleterre, c’est différent. Heidi Slimane, directeur artistique de
Dior Homme, a beau prendre en photo les
Franz Ferdinand ou
Pete Doherty dans des frusques haute gamme (il publie un livre en 2004, à l’effigie de la nouvelle scène rock,
Stage), là-bas, c’est la culture du coin de pub, pinte à la main, qui est à son apogée. Les jeunes groupes s’essayent dans des gigs, sortes de concerts à moitié improvisés dans des salles populaires à souhait, où chaque groupe a une demi-heure pour démontrer son talent, devant un public qui n’hésite pas à crier ses joies et ses peines. C’est comme ça qu’ont commencé
Arctic Monkeys. Il y a trois ans, leurs parents leur offraient à Noël leur première guitare, alors qu’ils s’ennuyaient un peu :
« C’était un hobbie parmi d’autres. On aurait pu continuer à faire du skateboard mais on avait envie d’essayer quelque chose de nouveau. » ricanent-ils. Ravagés par l’acné, le cheveu gras ou un peu grassouillet, les quatre ados en polo-jean-baskets (est-ce à ça que ça ressemble, un mod du 21e siècle ?) ont appris en deux ans, comme d’autres le skate, à faire de la musique. Ils racontent :
« on jouait les trucs les plus faciles au début, le générique de James Bond. Puis tout est venu tout seul. » Un premier single,
Bet you look good on the dancefloor, distribué lors des concerts, des gigs, est rapidement mis en ligne sur le net par des fans. En moins d’un an, et après des dizaines de concerts à travers le pays, la rumeur gronde, et les voilà en première place des charts. C’est le phénomène
Full Monty, d’ailleurs tourné à Sheffield :
« On est juste des gens normaux qui sont devenus connus », ironisent-ils, acceptant totalement la comparaison avec les strip-teaseurs du film. Si certains les renvoient à
The Jam ou encore aux
Stray Cats, les quatre se défendent bien de la corrélation, prétendant ignorer tout de ces groupes. On veut bien les croire : à la différence des Dead 60’s, qui joue un ska pompant
The Specials ou
The Clash, ou encore de
Bloc Party, qui ressuscitent
New Order avec leur post new wave, les
Arctic Monkeys s’illustrent par une énergie (le batteur, certainement le meilleur musicien de la formation, est en concert autant rageur qu’éclaté de rire) et surtout un sens de l’ironie bien à eux. Sur scène, le chanteur n’hésite pas à se payer la tête de l’assistance. Un humour anglais très identitaire, une autodérision qui se retrouvent dans leur textes, des odes au quotidien de leur quartier. Comme
Blur le faisait avant eux, ou plus récemment le rappeur Mike Skinner de
The Streets, qui, partant de scènes de vies banales, développe une poésie urbaine désopilante.
The Kooks. Ca y est, ils ont acheté du biactol.Au sud du pays, à Brighton, c’est
The Kooks, du même âge, qui vient de sortir. Avec un look méticuleusement désinvolte, à mi-chemin entre les hippies et le grunge, ils débarquent avec une folk acidulée, un joyeux mix entre Bob Dylan et
Oasis. Déjà gonflés d’une culture musicale pointue, ils épatent autant par leur aisance à répondre aux questions des journalistes, qu’à leur facilité à jouer du vieux blues, pendant qu’ils vous parlent. Des petits cons vraiment talentueux. Seul vrai reproche qu’on peut faire à cette bande de jeunes musiciens : bravo d’avoir remis le rock au goût du jour, mais où sont passés les
God save the queen effrayants? Ne leur manque-t-il pas un soupçon de révolte ? Quand on leur demande, ils jouent la carte du détachement. Pour les gars de Brighton, c’est qu’ils veulent changer le monde en étant positif, en déplaçant les foules avec une musique gaie. Pour les teignes d’Arctic Monkeys, c’est plus débile encore :
« on a pas la culture politique nécessaire. On préfère chanter les choses qu’on connaît, c’est la plus facile des choses à faire. » Comme si Sid Vicious avait fait sciences po.
Dans leur sillage, des grappes entières de jeunes musiciens rêvent eux aussi à la réussite. Que ce soit grâce à internet (voir encadré), en chantant dans les gigs, ou en passant à la télé, comme c’est le cas du chanteur des
Ordinary boys, qui, sortant de l’émission
Big Brother, a réussi à faire connaître son groupe. Ils font désormais la couverture du
NME, le tabloïd musical qui fait office de référence, comme l’était autrefois
Rolling Stone aux Etats-Unis.
« Aujourd’hui en Angleterre, tout le monde est dans un groupe » raconte le batteur d’Arctic Monkeys.
« Les jeunes commencent à jouer de la musique dès le lycée. Peut-être que les instruments sont de moins en moins chers aussi. » Rapide coup de fil à
Andy’s, l’un des plus imposants magasins de guitare de Londres :
« C’est certain que par rapport à il y a quinze ans, les ventes ont explosé. De plus en plus de gens, de kids, rentrent et s’intéressent aux guitares, ils veulent voir les plus chères, les Gibson et les Fender. Il y a même des labels qui viennent et qui nous achètent jusqu’à 20 000 livres de matériel, pour équiper leurs artistes» prétend l’un des vendeurs. Mieux vaut être anglais aujourd’hui si l’on veut percer dans la pop. Alors qu’on fête cette année les trente ans de la naissance du punk, des premiers concerts des
Sex Pistols, il semblerait que la musique anglo-saxonne n’ait jamais pris autant d’ampleur. Devenue plus qu’un terrain d’essais, comme à l’époque de
Madchester et de la
Factory, c’est le nouvel eldorado des maisons de disque et des médias.
La bible du rock. Du moins, l'ancien testament.
Mais à manquer de vrai tempérament et de créativité, on en vient parfois à perdre de son originalité, remarquait déjà en 75 le célèbre critique Greil Marcus (
Mystery Train, 434 p., éditions
Allia) :
« L’imagination est en mauvaise passe dans le Rock’n’roll post Beatles. Le public n’est plus habitué à l’idée que l’on puisse inventer quelque chose, créer un personnage et l’incarner réellement, comme le faisait Chuck Berry et Bob Dylan. Il prend tout au pied de la lettre. » Quelle futur pour tous ces groupes ? Espérons-leur peut-être un retour au “no future“, qui paraît maintenant si révolutionnaire. Trente ans que le punk est né, mais Johnny Rotten sort à peine de l’équivalent anglais de
La ferme des célébrités. Drôle d’époque pour des jeunes rock stars déjà nostalgiques.