Shigeru Miyamoto, le génie du jeu
En mai dernier, le génial Shigeru Miyamoto, D.A. de Nintendo et créateur de Mario, recevait du ministre de la culture la médaille de chevalier de l'ordre des arts et des lettres. A cette occasion, j'ai réussi à avoir une petite interview.
Etes-vous fier que ce soit la France qui vous remette cette décoration ?
Bien entendu je suis content d’avoir reçu cette récompense. Mais ce qui est très important pour moi est de voir que les hommes politiques français reconnaissent le jeu vidéo comme une forme de culture. Je trouve ça très impressionnant et je suis aussi très heureux que ça vienne de la France, qui est une terre de culture, une terre d’art. Ca ne m’étonne pas que la France soit le premier pays du monde à reconnaître le jeu vidéo d’une telle manière. C’est une forme de respect.
Malgré l’importance de ce média au Japon, vous n’avez pas la même reconnaissance ? Bien entendu au Japon, il y a ce qu’on appelle des associations de designers, d’électronique, des choses comme ça, et j’ai reçu des prix de ces associations. Mais il ne s’agissait en rien de décorations officielles, il n’y a jamais personne de mon corps de métier qui ait reçu une telle distinction. Elles sont en général réservées à des gens très âgées qui ont eu un parcours impressionnant. Etre reconnu de manière officielle par un gouvernement, c’est la première fois que ça m’arrive.
Vous êtes plutôt du genre décontracté d’habitude. Vous avez fait l’effort de mettre une cravate…
Effectivement je n’aime pas trop les cravates, même quand je vais travailler. Aujourd’hui j’ai mis celle-là, elle est plutôt mignonne, qu’est-ce que vous en pensez ? Ce costume, je l’ai depuis très longtemps, mon père me l’a offert un jour en me disant : « il y a des jours où il faut savoir bien s’habiller, donc tu vas bien t’habiller. » C’est ce que j’ai fait. C’est ma femme et ses parents qui ont pensé la coordination entre la couleur de la cravate et de la pochette, donc vous voyez aujourd’hui je suis habillé comme ma famille le voudrait. Ce sont vraiment des vêtements et une coordination de vêtements que ma famille a pensé il y a des années pour une occasion comme celle-ci. Ils m’ont dit : « Ah ! enfin, ton heure est venue. »
En parlant de votre famille, il paraît que c’est grâce à votre père que vous avez pu rentrer chez Nintendo ?
On ne peut pas vraiment dire que j’ai été pistonné. Même si mon père avait un ami qui connaissait le directeur de l’époque, ce n’est pas directement grâce à lui que je suis rentré dans la mesure où lorsque je me suis présenté là-bas, on m’a répondu qu’on n'embauchait pas de designers. Malgré tout, j’ai quand même eu un entretien. C’est lors de cet entretien avec le chef de projet de l’époque que j’ai été embauché.
Quelle était votre première fonction ?
Je faisais du design de papiers cadeaux, du design d’autocollants pour le Mah-jong, j’ai aussi designé des jeux de société.
Désormais, Miyamoto est sur les papiers cadeaux
D’où vous vient cette créativité, vos personnages ?
Je pense que ça me vient de mes souvenirs d’enfance que j’essaye de retranscrire de manière la plus pure possible. Sinon, j’ai un petit côté monomaniaque. Dès que je me mets à penser à quelque chose, ça ne me sort pas de la tête tant que je n’en suis pas satisfait. Je ne suis pas non plus perfectionniste, mais je m’accroche beaucoup à mes idées. Je m’accroche à un concept et une fois que c’est terminé et que ça passe derrière moi, je reprends des choses de ce projet pour le remettre dans d’autres.
On a l’impression que l’un de vos buts est d’énerver le joueur, de le surprendre à tous moments ?
Mon grand plaisir quand je crée un jeu est de créer la surprise, de placer partout des petits pièges et de me demander quelle sera la réaction des joueurs. J’ai toujours envie de voir leur visage éclairé par quelque chose.
La majorité des jeux qui viennent du Japon paraissent bien plus créatifs que les jeux européens ou américains, plus dans la recherche d’une forme de réalisme. Comment expliquez-vous cette créativité, cette folie des japonais ?
Le problème de l’industrie du jeu vidéo, c’est qu’il y a énormément de gens qui arrivent en se disant « ça, ça a marché, il faut absolument que je fasse un truc qui marche aussi. » Chez Nintendo, ce que nous privilégions c’est ce que l’on appelle les game producers, les gens qui pensent les jeux de manière très personnelle, ceux qui se disent : « j’aimerais tellement faire quelque chose comme ça, j’aimerais avoir une idée originale, quelque chose de différent. » Chez Nintendo, c’est ce que nous recherchons, une originalité au maximum. Je pense d’autant plus que le marché d’aujourd’hui est ouvert à cette originalité et que dans l’avenir on embauchera plus des gens qui viendront en disant : « moi je veux faire ça parce que c’est drôle », plutôt que des gens qui vont promettre un succès calqué sur des choses qui ont marché par le passé.
Comparativement à vous qui développez un monde très enfantin, mais aussi très ludique et facile à manier, on dirait que les européens se cantonnent à des jeux qui singent le cinéma. Ne pensez-vous pas que c’est notre problème ?
Effectivement, la plupart des gens se dirigent vers le secteur qui fonctionne le mieux, qui rapporte le plus d’argent. Tout le monde va dans la même direction, tout le monde veut faire des consoles plus belles, plus puissantes, plus rapides. Le problème c’est que la voie se bouche et que le jeu vidéo ne se résume pas à une simple étude marketing. Il faut que les gens explorent de nouvelles voies et c’est ce que nous essayons de faire avec la DS et bientôt la Wii, et la preuve en est que nous avons connu un succès phénoménal à la fin de l’année dernière avec des titres complètement originaux, à des années lumières de tous les best-sellers de l’année passée. Je pense que pour la santé économique du marché des jeu vidéo, il faut savoir se diversifier et savoir explorer de nombreuses pistes plutôt que d’explorer toujours celles où l’on a un taux de réussite minimum garanti. C’est un fait. On est dans une logique de rentabilité, mais il faut aussi voir le jeu vidéo comme un nouveau mode d’expression. Il faut donc essayer d’exprimer des idées différentes. Vous n’avez pas toujours envie d’entendre la même chose tout le temps. D’ailleurs quand les créateurs de jeux, les sociétés font des études marketing et demandent aux joueurs à quoi ils veulent jouer, les joueurs répondent toujours : « moi je voudrais jouer à ce que je joue maintenant mais en mieux. » C’est toujours comme ça. Alors que la chose à laquelle ils sont en train de jouer ils n’y ont même pas pensé avant d’y jouer. Notre métier ce n’est pas sans cesse d’améliorer les mêmes choses, c’est de créer des choses nouvelles à laquelle les gens vont venir naturellement et s’habituer.

La wii, sortie le houi décembre dernier
Même si ce n’est pas tout à fait comparables, le cinéma a à peu près 100 ans, le jeu vidéo 25. Alors à quoi ressembleront les jeux dans 75 ans ?
Ce que je souhaiterais, et ce qui serait un aboutissement pour moi, c’est que lorsque le jeu vidéo aura 100 ans, il ait pu imposer la toute puissance de ses spécificités, c’est à dire l’interactivité et ce à tous les niveaux de la société. Que l’interactivité en tant que concept fasse partie de la vie de tous les jours des gens qui vivront à cette époque. J’espère qu’on en viendra à des interfaces de plus en plus simples, de plus en plus élaborées aussi, mais de plus en plus adaptées au plus grand nombre, et que la facilité d’utilisation en fasse quelque chose de populaire au sens le plus large du terme.
Allez faites-nous rêver…A quoi aimeriez-vous jouer si c’était possible ?
Par exemple imaginez quelqu’un qui ne sait pas dessiner, quelqu’un qui ne sait pas faire de musique ou qui ne sait pas écrire d’histoire… imaginez maintenant un outil qui lui donne les moyens d’exprimer ce qu’il ressent alors qu’il ne le peut pas. Quelqu’un qui sait faire de la musique ou qui sait dessiner, c’est quelque part quelqu’un qui possède une interface supplémentaire. Ce que je trouverais génial c’est que dans 100 ans, le jeu vidéo soit une interface qui permette à n’importe qui de s’exprimer et de vivre ce qu’aujourd’hui seul quelques personnes puissent pratiquer. Pouvoir créer des mondes simplement d’un mouvement de doigt ! Mais je vais vraiment y réfléchir, c’est une question très large.
Michel Ancel parlait, lors de la remise des décorations, du jeu comme d’un moyen pour les enfants de s’éveiller. Etes-vous d’accord ?
Je suis tout à fait d’accord avec lui. Pour moi, le jeu vidéo en tant que média est mâture, il existe en tant que lui-même, il n’a plus besoin d’être comparé à quoi que ce soit. On est comme dans n’importe quel média, chaque chose a son rôle à jouer. Il y a des jeux qui ont leur rôle à jouer. Il y a des jeux négatifs, ou positifs. Par exemple, sur la DS, le rôle de la plupart des jeux est de s’amuser en apprenant. Par exemple, avec le jeu du programme d’entraînement du cerveau, tout en s’amusant, on rajeunit son cerveau. Au Japon, il y aussi un jeu qui se joue avec un dictionnaire où l’on apprend des mots, un jeu pour apprendre l’anglais, différentes manières de s’amuser avec un jeu vidéo. Comme tous les médias il apporte différentes choses, le tout est de savoir à quoi l’on joue. Par exemple, une des choses que j’aurais vraiment aimé fabriqué, c’est Google Earth. C’est pour moi une partie de mes rêves. Ca ressemble à un concept de jeu auquel je pense depuis tellement longtemps. Voilà le genre de choses que j’ai envie de construire.
Comment arrivez-vous à expliquer que le jeu ait dépassé les autres médias ? Pensez-vous que le désir de fuir la réalité, surtout dans un pays très dur à vivre comme le Japon, pousse les gens à jouer aux jeux, comme Nintendogs par exemple, où l’on s’occupe d’un chien virtuel ? Une vie par procuration en quelque sorte…
Voilà une question bien difficile. C’est vrai que les gens semblent de plus en plus occupés et qu’ils réclament de plus en plus une part de liberté, une part de loisirs. Mais je n’ai pas de réponse, c’est une question très difficile. Les gens s’amusent avec les outils qu’on leur donne. Le DS par exemple leur donne de nouvelles facilités de jeu beaucoup plus faciles à appréhender. C’est pour ça qu’elle a du succès. Je ne pense pas qu’il y ait un désir de fuite de la réalité. Ce n’est pas mon opinion en tout cas.
Quel est votre jeu préféré ?
Pacman. Je trouve le design génial.





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