lundi 22 janvier 2007

MUSIQUE/

J'INTERPOLE, TU INTERPOLES, NOUS INTERPOLONS
La mode, c'est toujours reproduire ce qu'on a déjà entendu avant. En musique, rejouer un morceau s'appelle une interpolation. Voici trois groupes qui ne sont pas recherchés par Interpol et qui ne reprennent pas du Interpol. Mais qui se poilent.

LA MAISON TELLIER
Ce groupe au nom étrange est un trio normand composé de Raoul, Helmut et Léon (ça ne s'invente pas), arrivé récemment avec sa contrebasse. Depuis 2004, on peut les entendre, notamment sur Nova, avec leurs morceaux La chambre rose, A la petite semaine. Des balades nonchalantes, un son très acoustique pour une formation à cheval. A cheval entre la folk et la country. (A lire, une très bonne interview sur ce blog) Mais ce qui m'a vraiment interpolé - pardon - interpellé récemment, c'est leur reprise, leur interpolation, leur cover du morceau Killing in the name of, originellement interprété par Rage against the Machine. 3 minutes de pure country. Un trip dans la vallée de la mort, version normande, comme un cowboy qui sentirait le cidre. Sur leur myspace, ça continue avec un très inspiré Thanks god i'm a country girl, folie au rythme de rodéo. Dernière surprise : le morceau Toxic rough mix, qu'on écoute d'abord sans y faire attention. Une belle balade en double-poney dans le colorado, près d'Honfleur. Mais? Mais? Ces paroles? C'est Britney Spears! Eh oui. Excellente La maison Tellier, elle nous a bien eue. Et elle nous prouve que même avec des paroles dégoulinantes, on arrive à faire une chanson sensuelle.
A noter aussi qu'ils font participer parfois la chanteuse Lippie, membre des Black&white Skins (qu'on peut entendre dans mon émission de radio sur le player principal de cette page) , et qu'on retrouve aussi sur son myspace.


DELPECH MODE
C'est un de ces nombreux groupes qui n'existent que sur myspace. Des groupes virtuels, en somme, s'ils ne passaient pas dans le grand journal de canal+, comme ce curieux Delpech Mode. "Mi-Delpech, Mi-Mode, 100% Delpech Mode", annoncent-ils sur leur page. Une fusion inattendue et improbable, dirait Rémy Kolpa Kopoul, entre Michel Delpech et Depeche Mode."Le premier groupe des 150's" ajoutent-ils encore, bons mathématiciens. Le mélange des 70's et des 80's, en fait. Quant à leur musique, déraisonnée, c'est une habile reprise des plus gros tubes des Depech Mode, sur lesquelles ils plaquent les textes les plus connus du grand génie intemporel qu'est Michel Delpech. Ca donne, Strange Lorette, coktail chelou entre Strange et... Lorette. Ca donne Enjoy Loire et Cher (est-il encore nécessaire d'explixiter les titres?) ou encore Just quand j'étais chanteur, leur tube, et on comprend pourquoi. En bref, parce qu'il me semble inutile de s'étaler beaucoup plus sur les talents des chanteurs, qui brillent surtout par une voix stridente exceptionnelle, un grand moment de poilade. Ne manquez surtout pas leurs vidéos, à l'humour intergénérationel.

THE BRASSENS
Un ami m'a dit sur myspace : écoute The Brassens. Au début, comme je suis un peu crétin, je
n'ai pas fait attention au nom et je me suis imaginé encore un énième groupe de pop de Brighton (cf Papa je peux prendre ta guitare, un peu plus bas). Même leur avatar, une moustache des cheveux et une pipe, ne m'a fait tout de suite fait tilter. Ce n'est qu'en entendant Le Mia, la première de leurs chansons, que j'ai compris mon malheur. Les The Brassens, qui imitent à merveille le style de la défunte guitare moustachue Sétoise, reprennent des morceaux qu'ils rejouent à la sauce Georges. Le mia donc, un tube, Le bal masqué de la Compagnie créole, et un splendide "laisse moi kiffer la vibe avec mon mec", à la base le rap Dj de Diam's. Coup de coeur.

Pour ceux, comme Béatrice Ardisson, qui adorent les covers, foncez sur ce site qui répertorie toutes les covers des chansons les plus connues. Pour les dj et autres chercheurs de samples originaux, rendez-vous sur celui-ci, gigantesque bibliothèque de l'échantillonage (surtout hip-hop).



MUSIQUE/



REVIENS TUPAC
Le rap est mort, tous les médias sont d’accords. Pourtant, avez-vous vu le nombre de groupes existants ? Pléthore de rappeurs, peu de résistants. Sortez de la terre, rappeurs morts-vivants !

BLING-BLING
En février 2005, le pointu magazine Longueur d’Ondes titrait : « Le Hip-Hop est mort, vive le Hip-Hop ! » En couverture, une main de squelette frôle un vinyl.
Depuis 1997, et le record de vente du troisième album d’Iam, vendu à plus d’un million et demi d’exemplaires, le rap n’a cessé d’être remis en cause, critiqué, souvent à juste titre : la qualité des sorties n’est pas toujours au rendez-vous. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : il devient rare que les artistes vendent plus de 250.000 albums, comme cette année Dernier Round de Kool Shen, premier des charts rap. On est loin de “l’âge d’or du hip-hop“, comme l’appellent certains nostalgiques, que le film La Haine semblait avoir déclenché, dans un hymne à une cité survoltée, à un rap brutal et conscient. Un rap qui n’appartenait plus aux Etats-Unis, mais à une patrie en pleine prise de parti.

Ce qui étonnerait plus d’un lascar, vu l’avalanche de sons et d’images “hip-hop“ qu’on reçoit à longueur de zap des Etats-Unis, c’est que le même débat fait rage là-bas. Is hip-hop dead ? questionne le journaliste Walter Dawkins, sur le site daveyd.com, se plaignant d’une baisse de qualité depuis que le rap gangsta fit son apparition, début 90, avec des groupes comme NWA qui, selon lui, imprimèrent pour les dix années suivantes la marque d’un rap devenu sombre, dur, et surtout sans réelle intention d’innovation, si ce n’est celui de choquer les esprits. Un phénomène similaire semble s’être produit en France, le talent en moins. À force de s’inspirer du rap d’outre-atlantique, sans s’en cacher néanmoins, n’avons-nous pas calqué les défauts des pères américains ? Avec, comme depuis le début, le complexe d’avoir une dizaine d’années de retard et un obstacle linguistique : « Les américains sont plus forts que nous, leur langue swingue cent fois plus » pense Kool Shen, moitié de feu NTM. Depuis une poignée d’années, c’est en effet l’avènement d’un rap bling-bling, un rap de ghetto porté par deux figures emblématiques : Booba et Rohff, chacun dans leur style. À grands renforts de beats électrifiés, d’instrumentaux sonnants comme de pompeux péplum et d’un accent “poignard dans la bouche“, les deux racailles sont devenues les porte-paroles de toute une génération d’adolescents en mal de sensations fortes. Ils intègrent à leurs textes tous les codes actuels que connaissent les jeunes des cités : une pseudo vie hollywoodienne bétonnée, où les pneus des caisses crissent. « J'rafraîchis les endettés, les détenus attendent ma venue, c'est le son de la canicule, mon véhicule chauffe l'avenue, ma zik est fatale, appropriée aux grosses bagnoles », déclame Rohff dans Le son qui tue. Le monde du rap est ébahi par sa plume : il est l’un des seuls, avec Booba, à rivaliser dans l’hexagone avec la nouvelle vague gangsta américaine, squattée par 50 cent. Dans les boîtes, ses tubes s’enchaînent sans accroc aux standards amerloques actuels. Pour Rocé, rappeur de l’ombre qui a toujours cherché à pousser son art à ses limites - sur l’album qu’il se prépare à sortir, il rappe sur du free-jazz, joué par Archie Shepp - ce processus est sclérosé : « Les rappeurs, pour rentrer dans le système, se sont inscrits dans le cliché de la rue, de la racaille. Il n’y a pas plus conservateurs que les rappeurs qui ne veulent pas sortir de ce cliché. Il ne veulent pas faire évoluer la musique. Ils n’ont aucune curiosité. » Ce cliché du rap soit disant “ghetto“, où l’on narre d’un air désabusé une vie de deal, de flingues et de belles carrosseries, c’est aussi les médias populaires qui l’ont provoqué, trouvant certainement “exotique“ cette vie de rue, avec tout ce que ça a de paradoxal, la cantonnant à des faits-divers glauques, puis captivants quand viennent les élections. L’amalgame rap égal violence, même après 15 ans de militantisme des artistes pour ne pas être considéré comme des cambrioleurs, est encore bien présent. « On ne met pas toujours la lumière sur les bons. On éclaire Joey Starr dans ses mauvais jours, le jeune rappeur qui fait un tube, (ou hier Monsieur R, rappeur en baisse de régime, contre qui les syndicats de police ont déposé une plainte pour son morceau Fransse, ndlr ) et ça conforte l’idée qu’on se fait du rap. » pense Oxmo Puccino, rappeur parisien. Pour Alexandre, l’un des créateurs du site 90bpm.com, c’est une honte : « Le hip-hop, c’est pas forcément des pit-bulls en banlieue. C’est aussi des dj devenus musiciens, des producteurs qui font des sons que t’entends même dans des films américains (référence à Nikkfurie, membre de La caution, et son titre avant-gardiste Thé à la menthe sur la B.O d’Ocean’s twelve) le graffiti, qui est un mouvement plein de talents. Ca part de la rue mais tu le retrouves dans des galeries d’art, même chez Agnès B» . Reste le problème des rappeurs récupérateurs :« Il y a une rage calculée, tout le monde se dit du ghetto. T’entends toujours le même message rabâché, parfois avec les mêmes mots, souvent le même flow et le même son. Essayons de trouver autre chose et faisons évoluer la musique. Pas la peine de toujours ressasser les mêmes thèmes. » prophétise Leeroy Kesiah, du collectif Saïan Supa Crew.

VICTIME DE LA MODE

Les mauvaises langues se sont accordées à le dire : c’est à partir de 1996, quand Skyrock est devenu une radio entièrement rap et r’n’b, que cette musique a pris une autre couleur. Il est vrai que même si les rappeurs avaient déjà été médiatisés avant (dès le début même, avec l’émission H.I.P.H.O.P présentée par Sydney), ils ne jouissaient pas d’une telle promotion à l’échelle de l’hexagone.
Très vite, en passant des titres jugés “commerciaux“ par les puristes - du “rap à l’eau“ disent les rappeurs - comme certains morceaux de Stomy Bugsy (Mon papa à moi est un gangster), de Ménélik (Quelle aventure) ou encore de soupe r’n’b, la radio fait figure d’ovni : c’est la seule à passer du rap et à plaire à la masse. Dix ans après, le succès est toujours plus retentissant, et la musique que l’on y sert, aux heures de grande écoute, toujours plus axée vers un public jeune, qui cherche ses repères, et voit peut-être un nouvel Eldorado dans ce mouvement qui brille, ces sons épurés de toute recherche artistique, ces refrains gluants comme le gloss sur les lèvres de leurs chanteuses. Chez Sky, la radio “premier sur le rap“, on se défend comme on peut de ces choix musicaux qui, à la manière d’une Star Academy, avilissent les jeunes en ne leur montrant qu’une facette réductrice d’un art : « Le problème du rap français, ce n’est pas Sky, mais les autres radios qui ne veulent pas en jouer. C’est une musique qui a un très fort signifiant, qui a un caractère politique et ils n’ont pas envie d’y être associé. Sauf quand ça marche, là ils veulent récupérer. Et quand ils voient que notre radio qui la défend en prend plein la gueule, ça ne leur donne pas envie d’en jouer. » rétorque Laurent Bouneau, bien installé dans son gros fauteuil en skaï.
Chez les rappeurs, on est conscient de l’influence que peut avoir la commercialisation à outrance de cette musique sur les jeunes. Une musique qui rapporte plus grâce aux sonneries de portable qu’aux albums et aux concerts. Diam’s, la rappeuse brute de femme, constate : « Le rap c’est un peu comme le foot, il y a des jeunes qui se lancent dedans mais qui ne sont pas réellement passionnés. Au bout d’un moment ils arrêtent. » Le groupe 113 ironise : « c’est comme “l’effet coupe du monde“. Le lendemain de la finale, il y a eu 20 ou 30 000 licenciés en plus ». « Les jeunes sont préoccupés par savoir ce qui marche », pense Cut Killer, l’un des seuls djs français à être connu à New-York, à avoir monté un studio en France. « Les jeunes vendent des street tape. Nous à l’époque, une street tape, c’était une maquette. On n’avait pas d’argent donc on démarchait les maisons de disques pour leur faire écouter. Aujourd’hui ils font leur musique, il la produise, il la distribue, ils font leur promo, ils font des fringues. Ils ont compris qu’il y avait un business et qu’il fallait se faufiler » poursuit-il. « Si le hip-hop ne se lasse de la liasse pour la masse, ce mouvement mourra hélas » chante Spleen, nouveau venu de 22 ans, dans un de ses textes. « Le problème du rap c’est qu’il n’y a plus de sens, on ne sait plus pourquoi on le fait. Dans mon ancienne cité, des mecs font des fringues comme Dia pour s’enrichir, ou produisent des potes rappeurs pour en faire un commerce. Finalement c’est devenu un business, comme dealer dans son quartier » conclut-il. Si aux USA, on chérit le mythe du “self made man“, comme Puff Daddy, parti de rien et devenu l’un des “king“ du rap new-yorkais, en France, on cultive la théorie moins reluisante du “gros coup“, sortir le single qui va vendre et passer en boucle à la radio. Malheureusement, très peu de rappeurs ont réussi à allier vente record et défi artistique. Récemment, il n’y a guère que les Sages Poètes de la Rue, dans la place depuis le début, à avoir réussi à sortir un album mixant machines à tube, sons dans le vent, et morceaux innovants, mâtures, bien que piochant dans des sonorités old school. En ça, leur dernier disque Les trésors enfouis s’est démarqué des autres productions de cette année. « J’espère qu’il y aura aussi un public hip-hop de 35-40 ans. C’est ce qui se passe dans le rock et on est jaloux. Pourquoi un mec qui a le même âge qu’Akhenaton n’écoute pas du rap dans sa voiture ? » se demande Leeroy Kesiah. Avec raison : En essayant de coller à un public de plus en plus jeune et de plus en plus éclaté entre les différents styles de rap existants aujourd’hui, les pionniers du mouvement que sont IAM, Kool Shen, Joey Starr et MC Solaar, ont montré une attitude totalement régressive par rapport à leur évolution. Même si chacun cultive son propre genre, dans leurs dernières productions, on ne retrouve plus le feu sacré qui les animait auparavant. Le public qui les avait suivit, aimé pour ça, s’est mis à les délaisser pour de nouvelles formes musicales. L’exemple le plus probant est celui d' MC Solaar, qui, après deux premiers albums totalement à part, s’est retrouvé projeté dans une machine commerciale où il n’y a plus eu place pour ses textes engagés, poétiques et réfléchis, ni pour les sons funky qui faisait son charme. Sa dextérité a beau s’être affinée, on trouve dans son dernier album trop de titres tape-à-l’oeil comme Au pays de gandhi, où il surfe mollement sur une vague world, et pas assez de Je connais mon rôle, où il démontre qu’il peut être le maître d’un spoken word millimétré sur beat décalé.

CLASSEZ-MOI DANS LA VARIET'...

...disait Doc Gynéco dans son premier album. Au moins, lui, n’est pas critiquable sur ce point (Il y a désormais d'autres points qui l'ont mis hors-jeu pour de bon, ndlr). Il a choisit son camp et mené son cheval de bataille avec prouesse, notamment en faisant participer des artistes comme Rita Mitsouko sur ses titres. Lui qui venait du possee Ministère Amer et de leurs sons provocateurs, comme Sacrifice de poulet.
En débarquant sur le même marché que la chanson française, le rap s’est édulcoré, s’est formaté, et a perdu toute la subversion qui faisait son atout, son charme. Jusqu’en 96, rendez-vous compte que les rappeurs avaient réussi à faire aimer la cité, le goût de la révolte et la haine contre les vieilles institutions à une majorité de jeunes. Même des enfants de bonne famille. Rockin’ Squat, frêre de Vincent Cassel, et donc fils de, était l’un des rappeurs, au sein d’Assassin, les plus engagés de tous. Et quand NTM gueulait: Mais qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ? ... on serait descendu dans la rue avec eux, comme en 68, pour tout brûler ! Depuis, NTM a clamé Pose ton gun, Laisse pas traîner ton fils, Ma Benz. Et on est remonté à la maison. Comme dit Leeroy Kesiah, « les mecs du rock, ils doivent être mort de rire. C’est quoi votre révolution ? C’était dingue au départ et maintenant vous faites simplement fumer du shit et cracher sur les flics. » Son groupe Saïan Supa Crew peut toujours être traité de “commercial“ par les autres rappeurs. Il n’empêche qu’il cultive, dans certains morceaux comme La preuve par trois, ou plus récemment J’aime pas (sur l’album concept Explicit Samouraï) un ton décalé, grinçant, et des textes à deux niveaux de lecture, où le racisme est montré comme dans un film de Spike Lee : dans les yeux des deux camps. Plus qu’un coup de vieux, le rap français est carrément devenu réactionnaire. Il se prend trop au sérieux. On a oublié qu’il était un fabuleux moyen d’expression pour crier ce que les autres chuchotaient entre deux lignes. Le rap s’est auto-censuré. Dans les dernières productions, ce qu’on remarque, c’est aussi un désir exacerbé d’avoir des textes intelligents. Peu importe le flow, la musique, les rimes doivent être de qualité. Comme le dit Akhenaton en parlant du rap à Marseille : « si tu écris pas bien ici, tu as pas trop tes chances. Tu as beau bien rapper, l’écriture prime. » Diam’s a rencontré le même problème dans son dernier album, où elle a voulu exprimer des choses très personnelles : « quand t’as envie de raconter des trucs sérieux, tu peux pas commencer à faire des roulements, et chanter en saccadé. Sinon on ne t’écoute pas ». Dans le dernier album d’IAM - et c’est peut-être les raisons pour lesquelles il a moins bien marché que le précédent - c’est déroutant ! Les trois rappeurs ont parfois tant voulu faire de la poésie, user de figures de style, qu’on ne sait plus du tout ce qu’ils veulent dire. Un nouveau courant, les rappeurs sans message ? On ne peut pas avoir encore Un bon son brut pour les truands, s’il vous plaît ? Teki latex, brailleur vulgaire du groupe TTC, ne s’y retrouve pas : « Laissons les philosophes faire de la philosophie. On est des rappeurs, on est là pour faire les cons, dire des jolies choses sans s’en rendre compte. Mais restons-en dans le domaine de l’expression brute et laissons ensuite les gens qui écoutent en tirer les conclusions qu’ils veulent. Le rap, ça devient une secte, avec des codes, et c’est pour ça qu’il se formate. » Pour la partie instrumentale, c’est idem. On ne retrouve plus le son qu’on leur connaissait, imprégné d’influences orientales. Les cithares ont laissé place à de criants violons malvenus. C’est un phénomène qu’on retrouve chez beaucoup de groupes : avec l’accès à la composition sur ordinateur qui s’est facilité, les rappeurs se sont improvisés musiciens, souvent avec un manque de technique et de talent flagrant. On s’en rend compte sur cet album des marseillais, Revoir un printemps : seules les deux chansons composées par Imhotep, l’architecte musical du groupe, percutent l’oreille. Un hasard ? En regardant derrière, on s’aperçoit que les meilleurs albums de rap ont toujours été supervisés par de talentueux compositeurs, comme Jimmy Jay, présents sur les premiers disques de Solaar, ou Prince Charles Alexander, un américain qui a propulsé le son de nombreux groupes. Que fait-on sans eux ? On compose ou l’on sample fébrilement de tristes sons de cordes, de voix d’orchestre, comme le font les américains avec talent, et au final, la majorité des sons rap se sont uniformisés en une vaste symphonie indigeste, plus ou moins influencée chaque année par les nouveaux sons mainstream qui viennent de l’ouest. Les boucles à deux balles de l’époque manquent. « Quand tu regardes les vieux clips, les interviews, les concerts, tu hallucines devant la gratuité de l’acte. Les mecs, ils transpirent avec un gros sourire, ils amènent leur cousin, leur mère dans les clips, et tu sais que c’est à l’oeil, pour la passion. Un moyen de s’extérioriser, de s’amuser. Du sport. Et la compétition est dans le je-m’en-foutisme : Ah ouais tel rappeur il s’en fout ? Eh ben moi je vais m’en foutre encore plus! » rappelle Rocé. Une philosophie que beaucoup ont délaissée, cloisonnant le rap dans un système de vente qui ne lui sied pas. En tout cas, pas encore : avec le temps, le rap devra apprendre à se professionnaliser, à rester un métier de passionnés. Comme a pu le faire le label Hostile Records, sorte de Def Jam (l’un des plus grands labels de rap US) à la française, maintenant affilié au géant EMI. Un constat troublant : sur la majorité des artistes interviewés pour cette enquête, presque aucun n’écoute de rap français. Du rap américain, ça oui. Mais comment peut-on s’impliquer dans une musique que l’on n’aime pas, dont on renie l’identité par complexe de nationalité ? Quelles sont les vraies motivations ? Le rap est-il fabriqué par des dilettantes ? « Dans la société actuelle, on te met dans un schéma où quoi qu’il arrive, ta musique doit être en expansion commerciale. Si tu n’es pas dans ce système tu n’intéresseras pas les maisons de disques, ni les radios. Alors que tu peux en vivre tranquillement sans ça, même si tu n’auras pas de grosse voiture. C’est valable pour le rap aujourd’hui, mais c’était pareil pour le rock hier, et avant-hier pour la disco » pense Rocé. Piratage internet, albums qui ne se vendent pas, les artistes doivent retourner sur scène, par la force des choses. C’est le choix qu’ont fait les Saïan Supa Crew depuis le début, peut-être aussi parce qu’ils sont de fervents défenseurs du mouvement : « On est parti sur les routes, on a dormi à gauche à droite. Les autres rappeurs, eux, ne se bougent pas le cul, ils font une tournée de 30 dates maximum, et encore. Nous, on a même fait des concerts pour 10 personnes, des concerts à Chalon-sur-Saône. On a chanté avec deux micro. Et quand à la fin, on nous donnait nos 700 francs, on avait oublié qu’on serait payé. Il faut aller au charbon. »

TOUCHE D'ESPOIR Les nouveaux arrivant ont bien compris l’importance de la scène, de la popularité qui en découle, et de l’aspect ludique de chaque évènement. TTC, La Caution, La Rumeur, Svinkels, Birdy Nam Nam, Spleen, Bam’s, Hocus Pocus, Psykick Lyrikah, Mister Aul, Kwal, Klub des Loosers... autant de groupes et de rappeurs satellites qui gravitent depuis des années autour du hip-hop, et qu’il faudra surveiller d’une oreille alerte. Rappeurs de soirées, instrumentalistes, scratcheurs, slammeurs, fous de jazz, buveurs de bière : ils apportent, chacun à leur manière, une fraîcheur, une spontanéité, et une originalité que beaucoup d’autres compositions ont perdue dans les méandres d’un capitalisme musical formaté, d’une culture jetable, d’un art prémâché. Peu de groupes peuvent revendiquer leur différence aujourd’hui, car trop de copies nuisent à l’authenticité de chacun. « Il faut que les jeunes aient faim. C’est ça la force du rap français. Ceux qui se démarquent sont ceux qui se donnent des challenges pour aller plus loin, et non pour faire la même chose que les autres. » confie dj Cut Killer, qui avoue regretter ne pas se faire bousculer un peu plus parfois, histoire de retrouver la rage du début. « Aujourd’hui, je n’ai jamais vu de soirée purement rap français, ça n’existe pas. C’est ça notre problème. Moi c’est mon challenge pour 2006 : créer une tournée de soirées exclusivement hip-hop français. » crache-t-il quand même. Le défi est lancé. Laissons faire ceux qui sont satisfaits que le rap soit devenu une musique comme les autres. Le mouvement hip-hop, dans toutes ses disciplines, a été certainement l’ouragan culturel le plus fédérateur et créatif de ce siècle. Mais comme tous les mouvements de foule, il se trompe parfois de chemin, se dirigeant vers ce qui brille. Espérons que les artistes le ramèneront à l’essence de sa raison : l’asphalte. Que le rap redevienne un son révoltant, festif, et combatif. Que le rap sorte du ghetto, mais retourne dans la rue.
DISCOGRAPHIE:

SPLEEN (Warm)
She was a girl
ROCE (No format)
Identité en crescendo
SAIAN SUPA CREW (Virgin)
Hold Up
EXPLICIT SAMURAI (Toxic –Virgin)
Rap
TTC (V2)
Bâtards sensibles
LA CAUTION (Kerozen)
Peines de maures – Arc-en-ciel pour daltoniens
SVINKELS (Atmosphériques)
Réveille le svink
BIRDY NAM NAM (UWE)
Birdy Nam Nam
113 (Epic)
113 degrés
Hocus Pocus (Onandon records)
73 touches

IAM (EMI – 361 records)
Double Chill Burger – Quality Best of (Akhenaton)
Platinum collection – triple album best of
Nouvel album d’Akhenaton à paraître début 2006
KOOL SHEN (IV my people)
Dernier Round
DIAMS (Hostile)
Brut de femme
BOOBA (Barclay – Universal)
Ouest side
ROHFF (Hostile)
Au delà de mes limites
MC SOLAAR (East West)
Mach 6
DOC GYNECO (EMI)
Un homme nature

article écrit en février 2006 pour le Monde 2, mais paru sous une autre forme

TENDANCE/



LA NOUVELLE DISCIPLINE BANCHEE
Une erreur s'est glissée dans cette photo. Laquelle? Le premier à trouver et à me laisser un commentaire gagnera un stip-tease, nouvelle discipline au top de la mode dans le nord, entre Toucoing et Arra. Saluons la participation active de Marjolaine-je-me-suis-faite-avoir et J'ai-oublié-son-nom-je-suis-cocue (Victoria? Laura? Vanessa?). Ces trois filles, avec leur sourire magnifique forment un trio qui en chimie s'appelle une synapse.
Reste à savoir comment se pratique le stip-tease. Le stip-tease est une discipline canaïenne certainement. Ou bège. La pratiquante doit remuer sa silicone le plus longtemps possible avant que les implants explosent. La dernière à rester est la grande gagnante. Notons que la championne de France 2003 (voir photo) a été disqualifiée depuis. Elle avait en fait de vrais seins.

RENCONTRE/



Shigeru Miyamoto, le génie du jeu
En mai dernier, le génial Shigeru Miyamoto, D.A. de Nintendo et créateur de Mario, recevait du ministre de la culture la médaille de chevalier de l'ordre des arts et des lettres. A cette occasion, j'ai réussi à avoir une petite interview.

Etes-vous fier que ce soit la France qui vous remette cette décoration ?

Bien entendu je suis content d’avoir reçu cette récompense. Mais ce qui est très important pour moi est de voir que les hommes politiques français reconnaissent le jeu vidéo comme une forme de culture. Je trouve ça très impressionnant et je suis aussi très heureux que ça vienne de la France, qui est une terre de culture, une terre d’art. Ca ne m’étonne pas que la France soit le premier pays du monde à reconnaître le jeu vidéo d’une telle manière. C’est une forme de respect.

Malgré l’importance de ce média au Japon, vous n’avez pas la même reconnaissance ?
Bien entendu au Japon, il y a ce qu’on appelle des associations de designers, d’électronique, des choses comme ça, et j’ai reçu des prix de ces associations. Mais il ne s’agissait en rien de décorations officielles, il n’y a jamais personne de mon corps de métier qui ait reçu une telle distinction. Elles sont en général réservées à des gens très âgées qui ont eu un parcours impressionnant. Etre reconnu de manière officielle par un gouvernement, c’est la première fois que ça m’arrive.
Vous êtes plutôt du genre décontracté d’habitude. Vous avez fait l’effort de mettre une cravate…

Effectivement je n’aime pas trop les cravates, même quand je vais travailler. Aujourd’hui j’ai mis celle-là, elle est plutôt mignonne, qu’est-ce que vous en pensez ? Ce costume, je l’ai depuis très longtemps, mon père me l’a offert un jour en me disant : « il y a des jours où il faut savoir bien s’habiller, donc tu vas bien t’habiller. » C’est ce que j’ai fait. C’est ma femme et ses parents qui ont pensé la coordination entre la couleur de la cravate et de la pochette, donc vous voyez aujourd’hui je suis habillé comme ma famille le voudrait. Ce sont vraiment des vêtements et une coordination de vêtements que ma famille a pensé il y a des années pour une occasion comme celle-ci. Ils m’ont dit : « Ah ! enfin, ton heure est venue. »
En parlant de votre famille, il paraît que c’est grâce à votre père que vous avez pu rentrer chez Nintendo ?

On ne peut pas vraiment dire que j’ai été pistonné. Même si mon père avait un ami qui connaissait le directeur de l’époque, ce n’est pas directement grâce à lui que je suis rentré dans la mesure où lorsque je me suis présenté là-bas, on m’a répondu qu’on n'embauchait pas de designers. Malgré tout, j’ai quand même eu un entretien. C’est lors de cet entretien avec le chef de projet de l’époque que j’ai été embauché.

Quelle était votre première fonction ?

Je faisais du design de papiers cadeaux, du design d’autocollants pour le Mah-jong, j’ai aussi designé des jeux de société.

Désormais, Miyamoto est sur les papiers cadeaux

D’où vous vient cette créativité, vos personnages ?

Je pense que ça me vient de mes souvenirs d’enfance que j’essaye de retranscrire de manière la plus pure possible. Sinon, j’ai un petit côté monomaniaque. Dès que je me mets à penser à quelque chose, ça ne me sort pas de la tête tant que je n’en suis pas satisfait. Je ne suis pas non plus perfectionniste, mais je m’accroche beaucoup à mes idées. Je m’accroche à un concept et une fois que c’est terminé et que ça passe derrière moi, je reprends des choses de ce projet pour le remettre dans d’autres.

On a l’impression que l’un de vos buts est d’énerver le joueur, de le surprendre à tous moments ?

Mon grand plaisir quand je crée un jeu est de créer la surprise, de placer partout des petits pièges et de me demander quelle sera la réaction des joueurs. J’ai toujours envie de voir leur visage éclairé par quelque chose.
La majorité des jeux qui viennent du Japon paraissent bien plus créatifs que les jeux européens ou américains, plus dans la recherche d’une forme de réalisme. Comment expliquez-vous cette créativité, cette folie des japonais ?
Le problème de l’industrie du jeu vidéo, c’est qu’il y a énormément de gens qui arrivent en se disant « ça, ça a marché, il faut absolument que je fasse un truc qui marche aussi. » Chez Nintendo, ce que nous privilégions c’est ce que l’on appelle les game producers, les gens qui pensent les jeux de manière très personnelle, ceux qui se disent : « j’aimerais tellement faire quelque chose comme ça, j’aimerais avoir une idée originale, quelque chose de différent. » Chez Nintendo, c’est ce que nous recherchons, une originalité au maximum. Je pense d’autant plus que le marché d’aujourd’hui est ouvert à cette originalité et que dans l’avenir on embauchera plus des gens qui viendront en disant : « moi je veux faire ça parce que c’est drôle », plutôt que des gens qui vont promettre un succès calqué sur des choses qui ont marché par le passé.

Comparativement à vous qui développez un monde très enfantin, mais aussi très ludique et facile à manier, on dirait que les européens se cantonnent à des jeux qui singent le cinéma. Ne pensez-vous pas que c’est notre problème ?

Effectivement, la plupart des gens se dirigent vers le secteur qui fonctionne le mieux, qui rapporte le plus d’argent. Tout le monde va dans la même direction, tout le monde veut faire des consoles plus belles, plus puissantes, plus rapides. Le problème c’est que la voie se bouche et que le jeu vidéo ne se résume pas à une simple étude marketing. Il faut que les gens explorent de nouvelles voies et c’est ce que nous essayons de faire avec la DS et bientôt la Wii, et la preuve en est que nous avons connu un succès phénoménal à la fin de l’année dernière avec des titres complètement originaux, à des années lumières de tous les best-sellers de l’année passée. Je pense que pour la santé économique du marché des jeu vidéo, il faut savoir se diversifier et savoir explorer de nombreuses pistes plutôt que d’explorer toujours celles où l’on a un taux de réussite minimum garanti. C’est un fait. On est dans une logique de rentabilité, mais il faut aussi voir le jeu vidéo comme un nouveau mode d’expression. Il faut donc essayer d’exprimer des idées différentes. Vous n’avez pas toujours envie d’entendre la même chose tout le temps. D’ailleurs quand les créateurs de jeux, les sociétés font des études marketing et demandent aux joueurs à quoi ils veulent jouer, les joueurs répondent toujours : « moi je voudrais jouer à ce que je joue maintenant mais en mieux. » C’est toujours comme ça. Alors que la chose à laquelle ils sont en train de jouer ils n’y ont même pas pensé avant d’y jouer. Notre métier ce n’est pas sans cesse d’améliorer les mêmes choses, c’est de créer des choses nouvelles à laquelle les gens vont venir naturellement et s’habituer.


La wii, sortie le houi décembre dernier

Même si ce n’est pas tout à fait comparables, le cinéma a à peu près 100 ans, le jeu vidéo 25. Alors à quoi ressembleront les jeux dans 75 ans ?

Ce que je souhaiterais, et ce qui serait un aboutissement pour moi, c’est que lorsque le jeu vidéo aura 100 ans, il ait pu imposer la toute puissance de ses spécificités, c’est à dire l’interactivité et ce à tous les niveaux de la société. Que l’interactivité en tant que concept fasse partie de la vie de tous les jours des gens qui vivront à cette époque. J’espère qu’on en viendra à des interfaces de plus en plus simples, de plus en plus élaborées aussi, mais de plus en plus adaptées au plus grand nombre, et que la facilité d’utilisation en fasse quelque chose de populaire au sens le plus large du terme.
Allez faites-nous rêver…A quoi aimeriez-vous jouer si c’était possible ?

Par exemple imaginez quelqu’un qui ne sait pas dessiner, quelqu’un qui ne sait pas faire de musique ou qui ne sait pas écrire d’histoire… imaginez maintenant un outil qui lui donne les moyens d’exprimer ce qu’il ressent alors qu’il ne le peut pas. Quelqu’un qui sait faire de la musique ou qui sait dessiner, c’est quelque part quelqu’un qui possède une interface supplémentaire. Ce que je trouverais génial c’est que dans 100 ans, le jeu vidéo soit une interface qui permette à n’importe qui de s’exprimer et de vivre ce qu’aujourd’hui seul quelques personnes puissent pratiquer. Pouvoir créer des mondes simplement d’un mouvement de doigt ! Mais je vais vraiment y réfléchir, c’est une question très large.
Michel Ancel parlait, lors de la remise des décorations, du jeu comme d’un moyen pour les enfants de s’éveiller. Etes-vous d’accord ?
Je suis tout à fait d’accord avec lui. Pour moi, le jeu vidéo en tant que média est mâture, il existe en tant que lui-même, il n’a plus besoin d’être comparé à quoi que ce soit. On est comme dans n’importe quel média, chaque chose a son rôle à jouer. Il y a des jeux qui ont leur rôle à jouer. Il y a des jeux négatifs, ou positifs. Par exemple, sur la DS, le rôle de la plupart des jeux est de s’amuser en apprenant. Par exemple, avec le jeu du programme d’entraînement du cerveau, tout en s’amusant, on rajeunit son cerveau. Au Japon, il y aussi un jeu qui se joue avec un dictionnaire où l’on apprend des mots, un jeu pour apprendre l’anglais, différentes manières de s’amuser avec un jeu vidéo. Comme tous les médias il apporte différentes choses, le tout est de savoir à quoi l’on joue. Par exemple, une des choses que j’aurais vraiment aimé fabriqué, c’est Google Earth. C’est pour moi une partie de mes rêves. Ca ressemble à un concept de jeu auquel je pense depuis tellement longtemps. Voilà le genre de choses que j’ai envie de construire.
Comment arrivez-vous à expliquer que le jeu ait dépassé les autres médias ? Pensez-vous que le désir de fuir la réalité, surtout dans un pays très dur à vivre comme le Japon, pousse les gens à jouer aux jeux, comme Nintendogs par exemple, où l’on s’occupe d’un chien virtuel ? Une vie par procuration en quelque sorte…

Voilà une question bien difficile. C’est vrai que les gens semblent de plus en plus occupés et qu’ils réclament de plus en plus une part de liberté, une part de loisirs. Mais je n’ai pas de réponse, c’est une question très difficile. Les gens s’amusent avec les outils qu’on leur donne. Le DS par exemple leur donne de nouvelles facilités de jeu beaucoup plus faciles à appréhender. C’est pour ça qu’elle a du succès. Je ne pense pas qu’il y ait un désir de fuite de la réalité. Ce n’est pas mon opinion en tout cas.

Quel est votre jeu préféré ?

Pacman. Je trouve le design génial.


TENDANCE/



Hip-hop gaming En perpétuelle quête de réalisme et d’imitation du quotidien, le jeu vidéo s’est trouvé un nouveau mouvement à intégrer, le hip-hop.
Nés tous les deux aux Etats-Unis dans les années 70 (Pong, premier jeu grand public sort en 1972 - Afrika Bambaataa organise les premières “block party“ en 1977), ces deux cultures ont fait route commune sans jamais vraiment se mélanger. Quelques lyrics par-ci : « Maintenant les nains ont giclé Blanche Neige et tapent, éclatent des types claquent dans Mortal Kombat » (chanson Petit Frère du groupe Iam), quelques pixels par-là avec des jeux comme Parappa the Rapper où l’on interprète un chiot qui rappe dans des décors vanille-fraise. Rien de bien explicite. Mais depuis que les maisons d’édition du jeu engagent des experts en style qui passent leur temps à noter tout ce qui fait la mode, les nouveaux langages, bref, ce qui marche auprès des jeunes, les temps changent. C’est branché de porter une aiguille à tricoter sur la narine ? On va en mettre une à ce personnage. Les jeunes boivent de la bière et tapent de la “c“ ? Notre prochain héros fera pareil. En perpétuelle quête de grosses ventes, le jeu vidéo s’accapare des codes de la réalité, pour faire fructifier ses ventes auprès d’un public en recherche d’identification.


Busta Rhymes surgonflé, dans Def Jam Fight For New-York

Dans Def Jam Fight For New-York, suite du jeu de catch Def Jam Vendetta qui s’était illustré en mettant sur le ring des vedettes du fameux label américain dirigé par Russell Simmons, on bat des records de stéréotype : les bad boys de la musique sont devenus de grossiers combattants, icônes d’agressivité plus que de son. « Quand j’ai vu Def Jam, je me suis dit : des rappeurs qui se bagarrent, on rentre dans le cliché rap égal violence. Quand ce n’est que de la musique qui est récupérée ça va. Je trouve que pour le reste, ça dessert le sujet. » selon Sayd des Mureaux, compositeur français de hip-hop. Il faut dire que depuis un certain temps, de nombreux jeux, et surtout ceux provenant de la maison Electronic Arts comme Def Jam, sont accompagnés d’une bande-son hip-hop. Dans Need for Speed Underground 2, on peut même entendre un remix exclusif du tube de The Doors, Riders on the storm, par Snoop Doggy Dogg et Ludacris. Ils le chantent le 14 décembre dernier aux Video Game Awards. « Dans (GTAGrand Theft Auto, jeu vidéo d’aventures urbaines violentes) c’est le plus flagrant : il y a des radios dans les voitures où t’écoutes du hip-hop, de la funk. Avec des bons titres de rap américain. Dans Tony Hawk (Tony Hawk’s Undergerground 2, jeu de skate en pleine rue) c’est pareil. Le jeu vidéo a carrément récupéré les codes du hip-hop. Ils savent qu’en récupérant ça, les gens du Hip-hop, qui sont de gros joueurs, vont se focaliser sur ces jeux. Le jeu-vidéo s’est greffé à cette culture. » précise Sayd.


GTA San Andreas, à l'effigie du groupe NWA

Car plus que la musique, ce sont tous les détails, de la chaîne en or jusqu’aux sneakers blanches, le slang, les seins siliconés des bimbos de vidéo-clips, qu’on a modélisé pour les intégrer au jeu. Avec San Andreas, dernier épisode de la série GTA, on interprète un jeune des ghetto californien. Pareil pour Urbz : Sims in the city, où c’est le groupe Black Eyed Peas qui fait partie du jeu et de l’habillage sonore, et Get on da mic, sorte de karaoké, où l’on vous apprend à rapper comme un dur. Devenus produits de marketing, Method Man, Redman, Busta Rhymes, Xzibit ou encore Noreaga, sont les faire-valoir de ce jeu de combat qui, par ailleurs, est l'un des meilleurs du genre. Ouf ! On ne prend heureusement pas le joueur pour un crétin qui bave seulement devant des stars. La came est de qualité. Rien de révolutionnaire c’est sûr, mais des combats de poids lourds bien réalisés et une innovation : la participation du public encerclant le ring qui donne des armes, des coups, et attrape les combattants. En mode solo, on se crée son personnage à partir d’un portrait robot policier et on peut l’affubler par la suite de toutes les caractéristiques d’un b-boy : caquette à l’envers, mi-bas sur la tête, chemises de baseball, pantalon-baggy, joailleries en tout genre et tatouages politiquement incorrects. Reste à s’en mettre plein la poire dans des “fight club“ où les “biatch“ chères aux rappeurs, comme Lil’ Kim, assistent au spectacle et repartent pour la nuit avec le meilleur guerrier.


Ok, ok, j'ai pas niqué ta mère!

Un jeu pour racaille ? Pas forcément selon Sayd : « La même formule version rap français ça ne marcherait pas. Il y aurait des censures. Le rap français est trop associé à banlieue, cité et violence. Aux Etats-Unis, le rap c’est plus businessmen, meufs à poil. C’est pour ça que quand t’as des artistes français qui essayent de faire de l’américain, en terme d’image, ça marche pas. On n’a pas cette culture là, socialement c’est différent. Les cailleras ils vont s’amuser vite fait : on va se taper avec les gars du Wu-tang ? bof. Je préfère jouer à PES 4. Def Jam ils ont voulu le faire à la catcheur mais le bourgeois comme le mec de cité il s’en fout. (…) Le jeu c’est une question de culture. (…) Si tu veux faire la caillera il faut jouer à GTA. » En tout cas, cette dénaturation du mouvement hip-hop, qui souffre depuis quelques années d’une overdose de marketing, n’entachera pas les ventes, au contraire. C’est un juste retour des choses puisque le jeu s’inspire de son propre public. « En studio, on prévoit toujours de ramener une Playstation. A cause de jeux cultes comme PES ou Tekken. En général en studio il y a toujours un petit coin salon. Entre deux prises ou pendant la finalisation d’un mix, quand l’ingé-son a besoin d’être seul, on se met sur la PS2 et on se fait des petits clash. Tous les gens de ce milieu font ça. Il y a même des studios qui ont carrément équipé leur salon d’une console. En tournée, j’ai vu des mini-bus avec PS2, dans les chambres d’hôtel, on la ramène. Il y en a, ce sont des accros de ça. » indique Sayd. Pour preuve, l’émission de télévision La Raclée sur MCM co-produite par le dj Cut Killer où s’affrontent sur le jeu de foot PES une kyrielle de stars françaises qui gravitent autour du hip-hop. Tant que le mouvement continuera, la grosse machine du jeu assimilera ce qui fait sa réussite, comme un miroir de la société, de ses phénomènes. Il faut espérer qu’à l’avenir, les game designers sauront faire la différence entre les styles, entre les bonnes inspirations et les mauvaises. Le hip-hop est une culture qui, heureusement, est faite de codes bien plus raffinés et subtils que ceux qu’utilisent, à tort ou à raison, les produits en tête de gondole.



Def Jam Fight For New-York, Electronic Arts. PS2, XBOX, GameCube.
Sayd des Mureaux a co-réalisé cette année le dernier album de Rohff, La fierté des nôtres (Hostile-EMI), produit quatre titres sur l’album de Relic, Légende urbaine (Barclay-Universal) et des remix pour Wallen et LS. Il sort l’année prochaine un album concept en solo.

Un article que j'ai écrit il y a presque deux ans, et qui n'a jamais paru.