MUSIQUE/

REVIENS TUPAC
Le rap est mort, tous les médias sont d’accords. Pourtant, avez-vous vu le nombre de groupes existants ? Pléthore de rappeurs, peu de résistants. Sortez de la terre, rappeurs morts-vivants !
BLING-BLING
En février 2005, le pointu magazine Longueur d’Ondes titrait : « Le Hip-Hop est mort, vive le Hip-Hop ! » En couverture, une main de squelette frôle un vinyl.
Depuis 1997, et le record de vente du troisième album d’Iam, vendu à plus d’un million et demi d’exemplaires, le rap n’a cessé d’être remis en cause, critiqué, souvent à juste titre : la qualité des sorties n’est pas toujours au rendez-vous. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : il devient rare que les artistes vendent plus de 250.000 albums, comme cette année Dernier Round de Kool Shen, premier des charts rap. On est loin de “l’âge d’or du hip-hop“, comme l’appellent certains nostalgiques, que le film La Haine semblait avoir déclenché, dans un hymne à une cité survoltée, à un rap brutal et conscient. Un rap qui n’appartenait plus aux Etats-Unis, mais à une patrie en pleine prise de parti.
Ce qui étonnerait plus d’un lascar, vu l’avalanche de sons et d’images “hip-hop“ qu’on reçoit à longueur de zap des Etats-Unis, c’est que le même débat fait rage là-bas. Is hip-hop dead ? questionne le journaliste Walter Dawkins, sur le site daveyd.com, se plaignant d’une baisse de qualité depuis que le rap gangsta fit son apparition, début 90, avec des groupes comme NWA qui, selon lui, imprimèrent pour les dix années suivantes la marque d’un rap devenu sombre, dur, et surtout sans réelle intention d’innovation, si ce n’est celui de choquer les esprits. Un phénomène similaire semble s’être produit en France, le talent en moins. À force de s’inspirer du rap d’outre-atlantique, sans s’en cacher néanmoins, n’avons-nous pas calqué les défauts des pères américains ? Avec, comme depuis le début, le complexe d’avoir une dizaine d’années de retard et un obstacle linguistique : « Les américains sont plus forts que nous, leur langue swingue cent fois plus » pense Kool Shen, moitié de feu NTM.
Depuis une poignée d’années, c’est en effet l’avènement d’un rap bling-bling, un rap de ghetto porté par deux figures emblématiques : Booba et Rohff, chacun dans leur style. À grands renforts de beats électrifiés, d’instrumentaux sonnants comme de pompeux péplum et d’un accent “poignard dans la bouche“, les deux racailles sont devenues les porte-paroles de toute une génération d’adolescents en mal de sensations fortes. Ils intègrent à leurs textes tous les codes actuels que connaissent les jeunes des cités : une pseudo vie hollywoodienne bétonnée, où les pneus des caisses crissent. « J'rafraîchis les endettés, les détenus attendent ma venue, c'est le son de la canicule, mon véhicule chauffe l'avenue, ma zik est fatale, appropriée aux grosses bagnoles », déclame Rohff dans Le son qui tue. Le monde du rap est ébahi par sa plume : il est l’un des seuls, avec Booba, à rivaliser dans l’hexagone avec la nouvelle vague gangsta américaine, squattée par 50 cent. Dans les boîtes, ses tubes s’enchaînent sans accroc aux standards amerloques actuels. Pour Rocé, rappeur de l’ombre qui a toujours cherché à pousser son art à ses limites - sur l’album qu’il se prépare à sortir, il rappe sur du free-jazz, joué par Archie Shepp - ce processus est sclérosé : « Les rappeurs, pour rentrer dans le système, se sont inscrits dans le cliché de la rue, de la racaille. Il n’y a pas plus conservateurs que les rappeurs qui ne veulent pas sortir de ce cliché. Il ne veulent pas faire évoluer la musique. Ils n’ont aucune curiosité. » Ce cliché du rap soit disant “ghetto“, où l’on narre d’un air désabusé une vie de deal, de flingues et de belles carrosseries, c’est aussi les médias populaires qui l’ont provoqué, trouvant certainement “exotique“ cette vie de rue, avec tout ce que ça a de paradoxal, la cantonnant à des faits-divers glauques, puis captivants quand viennent les élections. L’amalgame rap égal violence, même après 15 ans de militantisme des artistes pour ne pas être considéré comme des cambrioleurs, est encore bien présent. « On ne met pas toujours la lumière sur les bons. On éclaire Joey Starr dans ses mauvais jours, le jeune rappeur qui fait un tube, (ou hier Monsieur R, rappeur en baisse de régime, contre qui les syndicats de police ont déposé une plainte pour son morceau Fransse, ndlr ) et ça conforte l’idée qu’on se fait du rap. » pense Oxmo Puccino, rappeur parisien. Pour Alexandre, l’un des créateurs du site 90bpm.com, c’est une honte : « Le hip-hop, c’est pas forcément des pit-bulls en banlieue. C’est aussi des dj devenus musiciens, des producteurs qui font des sons que t’entends même dans des films américains (référence à Nikkfurie, membre de La caution, et son titre avant-gardiste Thé à la menthe sur la B.O d’Ocean’s twelve) le graffiti, qui est un mouvement plein de talents. Ca part de la rue mais tu le retrouves dans des galeries d’art, même chez Agnès B» . Reste le problème des rappeurs récupérateurs :« Il y a une rage calculée, tout le monde se dit du ghetto. T’entends toujours le même message rabâché, parfois avec les mêmes mots, souvent le même flow et le même son. Essayons de trouver autre chose et faisons évoluer la musique. Pas la peine de toujours ressasser les mêmes thèmes. » prophétise Leeroy Kesiah, du collectif Saïan Supa Crew.
VICTIME DE LA MODE
Les mauvaises langues se sont accordées à le dire : c’est à partir de 1996, quand Skyrock est devenu une radio entièrement rap et r’n’b, que cette musique a pris une autre couleur. Il est vrai que même si les rappeurs avaient déjà été médiatisés avant (dès le début même, avec l’émission H.I.P.H.O.P présentée par Sydney), ils ne jouissaient pas d’une telle promotion à l’échelle de l’hexagone. Très vite, en passant des titres jugés “commerciaux“ par les puristes - du “rap à l’eau“ disent les rappeurs - comme certains morceaux de Stomy Bugsy (Mon papa à moi est un gangster), de Ménélik (Quelle aventure) ou encore de soupe r’n’b, la radio fait figure d’ovni : c’est la seule à passer du rap et à plaire à la masse. Dix ans après, le succès est toujours plus retentissant, et la musique que l’on y sert, aux heures de grande écoute, toujours plus axée vers un public jeune, qui cherche ses repères, et voit peut-être un nouvel Eldorado dans ce mouvement qui brille, ces sons épurés de toute recherche artistique, ces refrains gluants comme le gloss sur les lèvres de leurs chanteuses. Chez Sky, la radio “premier sur le rap“, on se défend comme on peut de ces choix musicaux qui, à la manière d’une Star Academy,
avilissent les jeunes en ne leur montrant qu’une facette réductrice d’un art : « Le problème du rap français, ce n’est pas Sky, mais les autres radios qui ne veulent pas en jouer. C’est une musique qui a un très fort signifiant, qui a un caractère politique et ils n’ont pas envie d’y être associé. Sauf quand ça marche, là ils veulent récupérer. Et quand ils voient que notre radio qui la défend en prend plein la gueule, ça ne leur donne pas envie d’en jouer. » rétorque Laurent Bouneau, bien installé dans son gros fauteuil en skaï.
Chez les rappeurs, on est conscient de l’influence que peut avoir la commercialisation à outrance de cette musique sur les jeunes. Une musique qui rapporte plus grâce aux sonneries de portable qu’aux albums et aux concerts. Diam’s, la rappeuse brute de femme, constate : « Le rap c’est un peu comme le foot, il y a des jeunes qui se lancent dedans mais qui ne sont pas réellement passionnés. Au bout d’un moment ils arrêtent. » Le groupe 113 ironise : « c’est comme “l’effet coupe du monde“. Le lendemain de la finale, il y a eu 20 ou 30 000 licenciés en plus ». « Les jeunes sont préoccupés par savoir ce qui marche », pense Cut Killer, l’un des seuls djs français à être connu à New-York, à avoir monté un studio en France. « Les jeunes vendent des street tape. Nous à l’époque, une street tape, c’était une maquette. On n’avait pas d’argent donc on démarchait les maisons de disques pour leur faire écouter. Aujourd’hui ils font leur musique, il la produise, il la distribue, ils font leur promo, ils font des fringues. Ils ont compris qu’il y avait un business et qu’il fallait se faufiler » poursuit-il. « Si le hip-hop ne se lasse de la liasse pour la masse, ce mouvement mourra hélas » chante Spleen, nouveau venu de 22 ans, dans un de ses textes. « Le problème du rap c’est qu’il n’y a plus de sens, on ne sait plus pourquoi on le fait. Dans mon ancienne cité, des mecs font des fringues comme Dia pour s’enrichir, ou produisent des potes rappeurs pour en faire un commerce. Finalement c’est devenu un business, comme dealer dans son quartier » conclut-il. Si aux USA, on chérit le mythe du “self made man“, comme Puff Daddy, parti de rien et devenu l’un des “king“ du rap new-yorkais, en France, on cultive la théorie moins reluisante du “gros coup“, sortir le single qui va vendre et passer en boucle à la radio. Malheureusement, très peu de rappeurs ont réussi à allier vente record et défi artistique. Récemment, il n’y a guère que les Sages Poètes de la Rue, dans la place depuis le début, à avoir réussi à sortir un album mixant machines à tube, sons dans le vent, et morceaux innovants, mâtures, bien que piochant dans des sonorités old school. En ça,
leur dernier disque Les trésors enfouis s’est démarqué des autres productions de cette année. « J’espère qu’il y aura aussi un public hip-hop de 35-40 ans. C’est ce qui se passe dans le rock et on est jaloux. Pourquoi un mec qui a le même âge qu’Akhenaton n’écoute pas du rap dans sa voiture ? » se demande Leeroy Kesiah. Avec raison : En essayant de coller à un public de plus en plus jeune et de plus en plus éclaté entre les différents styles de rap existants aujourd’hui, les pionniers du mouvement que sont IAM, Kool Shen, Joey Starr et MC Solaar, ont montré une attitude totalement régressive par rapport à leur évolution. Même si chacun cultive son propre genre, dans leurs dernières productions, on ne retrouve plus le feu sacré qui les animait auparavant. Le public qui les avait suivit, aimé pour ça, s’est mis à les délaisser pour de nouvelles formes musicales. L’exemple le plus probant est celui d' MC Solaar, qui, après deux premiers albums totalement à part, s’est retrouvé projeté dans une machine commerciale où il n’y a plus eu place pour ses textes engagés, poétiques et réfléchis, ni pour les sons funky qui faisait son charme. Sa dextérité a beau s’être affinée, on trouve dans son dernier album trop de titres tape-à-l’oeil comme Au pays de gandhi, où il surfe mollement sur une vague world, et pas assez de Je connais mon rôle, où il démontre qu’il peut être le maître d’un spoken word millimétré sur beat décalé.
CLASSEZ-MOI DANS LA VARIET'...
...disait Doc Gynéco dans son premier album. Au moins, lui, n’est pas critiquable sur ce point (Il y a désormais d'autres points qui l'ont mis hors-jeu pour de bon, ndlr). Il a choisit son camp et mené son cheval de bataille avec prouesse, notamment en faisant participer des artistes comme Rita Mitsouko sur ses titres. Lui qui venait du possee Ministère Amer et de leurs sons provocateurs, comme Sacrifice de poulet. En débarquant sur le même marché que la chanson française, le rap s’est édulcoré, s’est formaté, et a perdu toute la subversion qui faisait son atout, son charme. Jusqu’en 96, rendez-vous compte que les rappeurs avaient réussi à faire aimer la cité, le goût de la révolte et la haine contre les vieilles institutions à une majorité de jeunes. Même des enfants de bonne famille. Rockin’ Squat, frêre de Vincent Cassel, et donc fils de, était l’un des
rappeurs, au sein d’Assassin, les plus engagés de tous. Et quand NTM gueulait: Mais qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ? ... on serait descendu dans la rue avec eux, comme en 68, pour tout brûler ! Depuis, NTM a clamé Pose ton gun, Laisse pas traîner ton fils, Ma Benz. Et on est remonté à la maison. Comme dit Leeroy Kesiah, « les mecs du rock, ils doivent être mort de rire. C’est quoi votre révolution ? C’était dingue au départ et maintenant vous faites simplement fumer du shit et cracher sur les flics. » Son groupe Saïan Supa Crew peut toujours être traité de “commercial“ par les autres rappeurs. Il n’empêche qu’il cultive, dans certains morceaux comme La preuve par trois, ou plus récemment J’aime pas (sur l’album concept Explicit Samouraï) un ton décalé, grinçant, et des textes à deux niveaux de lecture, où le racisme est montré comme dans un film de Spike Lee : dans les yeux des deux camps. Plus qu’un coup de vieux, le rap français est carrément devenu réactionnaire. Il se prend trop au sérieux. On a oublié qu’il était un fabuleux moyen d’expression pour crier ce que les autres chuchotaient entre deux lignes. Le rap s’est auto-censuré. Dans les dernières productions, ce qu’on remarque, c’est aussi un désir exacerbé d’avoir des textes intelligents. Peu importe le flow, la musique, les rimes doivent être de qualité. Comme le dit Akhenaton en parlant du rap à Marseille : « si tu écris pas bien ici, tu as pas trop tes chances. Tu as beau bien rapper, l’écriture prime. » Diam’s a rencontré le même problème dans son dernier album, où elle a voulu exprimer des choses très personnelles : « quand t’as envie de raconter des trucs sérieux, tu peux pas commencer à faire des roulements, et chanter en saccadé. Sinon on ne t’écoute pas ». Dans le dernier album d’IAM - et c’est peut-être les raisons pour lesquelles il a moins bien marché que le précédent - c’est déroutant ! Les trois rappeurs ont parfois tant voulu faire de la poésie, user de figures de style, qu’on ne sait plus du tout ce qu’ils veulent dire. Un nouveau courant, les rappeurs sans message ? On ne peut pas avoir encore Un bon son brut pour les truands, s’il vous plaît ? Teki latex, brailleur vulgaire du groupe TTC, ne s’y retrouve pas : « Laissons les philosophes faire de la philosophie. On est des rappeurs, on est là pour faire les cons, dire des jolies choses sans s’en rendre compte. Mais restons-en dans le domaine de l’expression brute et laissons ensuite les gens qui écoutent en tirer les conclusions qu’ils veulent. Le rap, ça devient une secte, avec des codes, et c’est pour ça qu’il se formate. » Pour la partie instrumentale, c’est idem. On ne retrouve plus le son qu’on leur connaissait, imprégné d’influences orientales. Les cithares ont laissé place à de criants violons malvenus. C’est un phénomène qu’on retrouve chez beaucoup de groupes : avec l’accès à la composition sur ordinateur qui s’est facilité, les rappeurs se sont improvisés musiciens, souvent avec un manque de technique et de talent flagrant. On s’en rend compte sur cet album des marseillais, Revoir un printemps : seules les deux chansons composées par Imhotep, l’architecte musical du groupe, percutent l’oreille. Un hasard ? En regardant derrière, on s’aperçoit que les meilleurs albums de rap ont toujours été supervisés par de talentueux compositeurs, comme Jimmy Jay, présents sur les premiers disques de Solaar, ou Prince Charles Alexander, un américain qui a propulsé le son de nombreux groupes. Que fait-on sans eux ? On compose ou l’on sample fébrilement de tristes sons de cordes, de voix d’orchestre, comme le font les américains avec talent, et au final, la majorité des sons rap se sont uniformisés en une vaste symphonie indigeste, plus ou moins
influencée chaque année par les nouveaux sons mainstream qui viennent de l’ouest. Les boucles à deux balles de l’époque manquent. « Quand tu regardes les vieux clips, les interviews, les concerts, tu hallucines devant la gratuité de l’acte. Les mecs, ils transpirent avec un gros sourire, ils amènent leur cousin, leur mère dans les clips, et tu sais que c’est à l’oeil, pour la passion. Un moyen de s’extérioriser, de s’amuser. Du sport. Et la compétition est dans le je-m’en-foutisme : Ah ouais tel rappeur il s’en fout ? Eh ben moi je vais m’en foutre encore plus! » rappelle Rocé. Une philosophie que beaucoup ont délaissée, cloisonnant le rap dans un système de vente qui ne lui sied pas. En tout cas, pas encore : avec le temps, le rap devra apprendre à se professionnaliser, à rester un métier de passionnés. Comme a pu le faire le label Hostile Records, sorte de Def Jam (l’un des plus grands labels de rap US) à la française, maintenant affilié au géant EMI. Un constat troublant : sur la majorité des artistes interviewés pour cette enquête, presque aucun n’écoute de rap français. Du rap américain, ça oui. Mais comment peut-on s’impliquer dans une musique que l’on n’aime pas, dont on renie l’identité par complexe de nationalité ? Quelles sont les vraies motivations ? Le rap est-il fabriqué par des dilettantes ? « Dans la société actuelle, on te met dans un schéma où quoi qu’il arrive, ta musique doit être en expansion commerciale. Si tu n’es pas dans ce système tu n’intéresseras pas les maisons de disques, ni les radios. Alors que tu peux en vivre tranquillement sans ça, même si tu n’auras pas de grosse voiture. C’est valable pour le rap aujourd’hui, mais c’était pareil pour le rock hier, et avant-hier pour la disco » pense Rocé. Piratage internet, albums qui ne se vendent pas, les artistes doivent retourner sur scène, par la force des choses. C’est le choix qu’ont fait les Saïan Supa Crew depuis le début, peut-être aussi parce qu’ils sont de fervents défenseurs du mouvement : « On est parti sur les routes, on a dormi à gauche à droite. Les autres rappeurs, eux, ne se bougent pas le cul, ils font une tournée de 30 dates maximum, et encore. Nous, on a même fait des concerts pour 10 personnes, des concerts à Chalon-sur-Saône. On a chanté avec deux micro. Et quand à la fin, on nous donnait nos 700 francs, on avait oublié qu’on serait payé. Il faut aller au charbon. »
TOUCHE D'ESPOIR Les nouveaux arrivant ont bien compris l’importance de la scène, de la popularité qui en découle, et de l’aspect ludique de chaque évènement. TTC, La Caution, La Rumeur, Svinkels, Birdy Nam Nam, Spleen, Bam’s, Hocus Pocus, Psykick Lyrikah, Mister Aul, Kwal, Klub des Loosers... autant de groupes et de rappeurs satellites qui gravitent depuis des années autour du hip-hop, et qu’il faudra surveiller d’une oreille alerte. Rappeurs de soirées, instrumentalistes, scratcheurs, slammeurs, fous de jazz, buveurs de bière : ils apportent, chacun à leur manière, une fraîcheur, une spontanéité, et une originalité que beaucoup d’autres compositions ont perdue dans les méandres d’un capitalisme musical formaté, d’une culture jetable, d’un art prémâché. Peu de groupes peuvent revendiquer leur différence aujourd’hui, car trop de copies nuisent à l’authenticité de chacun. « Il faut que les jeunes aient faim. C’est ça la force du rap français. Ceux qui se démarquent sont ceux qui se donnent des challenges pour aller plus loin, et non pour faire la même chose que les autres. » confie dj Cut Killer, qui avoue regretter ne pas se faire bousculer un peu plus parfois, histoire de retrouver la rage du début. « Aujourd’hui, je n’ai jamais vu de soirée purement rap français, ça n’existe pas. C’est ça notre problème. Moi c’est mon challenge pour 2006 : créer une tournée de soirées exclusivement hip-hop français. » crache-t-il quand même. Le défi est lancé. Laissons faire ceux qui sont satisfaits que le rap soit devenu une musique comme les autres. Le mouvement hip-hop, dans toutes ses disciplines, a été certainement l’ouragan culturel le plus fédérateur et créatif de ce siècle. Mais comme tous les mouvements de foule, il se trompe parfois de chemin, se dirigeant vers ce qui brille. Espérons que les artistes le ramèneront à l’essence de sa raison : l’asphalte. Que le rap redevienne un son révoltant, festif, et combatif. Que le rap sorte du ghetto, mais retourne dans la rue.
DISCOGRAPHIE:Le rap est mort, tous les médias sont d’accords. Pourtant, avez-vous vu le nombre de groupes existants ? Pléthore de rappeurs, peu de résistants. Sortez de la terre, rappeurs morts-vivants !
BLING-BLING
En février 2005, le pointu magazine Longueur d’Ondes titrait : « Le Hip-Hop est mort, vive le Hip-Hop ! » En couverture, une main de squelette frôle un vinyl.
Depuis 1997, et le record de vente du troisième album d’Iam, vendu à plus d’un million et demi d’exemplaires, le rap n’a cessé d’être remis en cause, critiqué, souvent à juste titre : la qualité des sorties n’est pas toujours au rendez-vous. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : il devient rare que les artistes vendent plus de 250.000 albums, comme cette année Dernier Round de Kool Shen, premier des charts rap. On est loin de “l’âge d’or du hip-hop“, comme l’appellent certains nostalgiques, que le film La Haine semblait avoir déclenché, dans un hymne à une cité survoltée, à un rap brutal et conscient. Un rap qui n’appartenait plus aux Etats-Unis, mais à une patrie en pleine prise de parti.Ce qui étonnerait plus d’un lascar, vu l’avalanche de sons et d’images “hip-hop“ qu’on reçoit à longueur de zap des Etats-Unis, c’est que le même débat fait rage là-bas. Is hip-hop dead ? questionne le journaliste Walter Dawkins, sur le site daveyd.com, se plaignant d’une baisse de qualité depuis que le rap gangsta fit son apparition, début 90, avec des groupes comme NWA qui, selon lui, imprimèrent pour les dix années suivantes la marque d’un rap devenu sombre, dur, et surtout sans réelle intention d’innovation, si ce n’est celui de choquer les esprits. Un phénomène similaire semble s’être produit en France, le talent en moins. À force de s’inspirer du rap d’outre-atlantique, sans s’en cacher néanmoins, n’avons-nous pas calqué les défauts des pères américains ? Avec, comme depuis le début, le complexe d’avoir une dizaine d’années de retard et un obstacle linguistique : « Les américains sont plus forts que nous, leur langue swingue cent fois plus » pense Kool Shen, moitié de feu NTM.
Depuis une poignée d’années, c’est en effet l’avènement d’un rap bling-bling, un rap de ghetto porté par deux figures emblématiques : Booba et Rohff, chacun dans leur style. À grands renforts de beats électrifiés, d’instrumentaux sonnants comme de pompeux péplum et d’un accent “poignard dans la bouche“, les deux racailles sont devenues les porte-paroles de toute une génération d’adolescents en mal de sensations fortes. Ils intègrent à leurs textes tous les codes actuels que connaissent les jeunes des cités : une pseudo vie hollywoodienne bétonnée, où les pneus des caisses crissent. « J'rafraîchis les endettés, les détenus attendent ma venue, c'est le son de la canicule, mon véhicule chauffe l'avenue, ma zik est fatale, appropriée aux grosses bagnoles », déclame Rohff dans Le son qui tue. Le monde du rap est ébahi par sa plume : il est l’un des seuls, avec Booba, à rivaliser dans l’hexagone avec la nouvelle vague gangsta américaine, squattée par 50 cent. Dans les boîtes, ses tubes s’enchaînent sans accroc aux standards amerloques actuels. Pour Rocé, rappeur de l’ombre qui a toujours cherché à pousser son art à ses limites - sur l’album qu’il se prépare à sortir, il rappe sur du free-jazz, joué par Archie Shepp - ce processus est sclérosé : « Les rappeurs, pour rentrer dans le système, se sont inscrits dans le cliché de la rue, de la racaille. Il n’y a pas plus conservateurs que les rappeurs qui ne veulent pas sortir de ce cliché. Il ne veulent pas faire évoluer la musique. Ils n’ont aucune curiosité. » Ce cliché du rap soit disant “ghetto“, où l’on narre d’un air désabusé une vie de deal, de flingues et de belles carrosseries, c’est aussi les médias populaires qui l’ont provoqué, trouvant certainement “exotique“ cette vie de rue, avec tout ce que ça a de paradoxal, la cantonnant à des faits-divers glauques, puis captivants quand viennent les élections. L’amalgame rap égal violence, même après 15 ans de militantisme des artistes pour ne pas être considéré comme des cambrioleurs, est encore bien présent. « On ne met pas toujours la lumière sur les bons. On éclaire Joey Starr dans ses mauvais jours, le jeune rappeur qui fait un tube, (ou hier Monsieur R, rappeur en baisse de régime, contre qui les syndicats de police ont déposé une plainte pour son morceau Fransse, ndlr ) et ça conforte l’idée qu’on se fait du rap. » pense Oxmo Puccino, rappeur parisien. Pour Alexandre, l’un des créateurs du site 90bpm.com, c’est une honte : « Le hip-hop, c’est pas forcément des pit-bulls en banlieue. C’est aussi des dj devenus musiciens, des producteurs qui font des sons que t’entends même dans des films américains (référence à Nikkfurie, membre de La caution, et son titre avant-gardiste Thé à la menthe sur la B.O d’Ocean’s twelve) le graffiti, qui est un mouvement plein de talents. Ca part de la rue mais tu le retrouves dans des galeries d’art, même chez Agnès B» . Reste le problème des rappeurs récupérateurs :« Il y a une rage calculée, tout le monde se dit du ghetto. T’entends toujours le même message rabâché, parfois avec les mêmes mots, souvent le même flow et le même son. Essayons de trouver autre chose et faisons évoluer la musique. Pas la peine de toujours ressasser les mêmes thèmes. » prophétise Leeroy Kesiah, du collectif Saïan Supa Crew. VICTIME DE LA MODE
Les mauvaises langues se sont accordées à le dire : c’est à partir de 1996, quand Skyrock est devenu une radio entièrement rap et r’n’b, que cette musique a pris une autre couleur. Il est vrai que même si les rappeurs avaient déjà été médiatisés avant (dès le début même, avec l’émission H.I.P.H.O.P présentée par Sydney), ils ne jouissaient pas d’une telle promotion à l’échelle de l’hexagone. Très vite, en passant des titres jugés “commerciaux“ par les puristes - du “rap à l’eau“ disent les rappeurs - comme certains morceaux de Stomy Bugsy (Mon papa à moi est un gangster), de Ménélik (Quelle aventure) ou encore de soupe r’n’b, la radio fait figure d’ovni : c’est la seule à passer du rap et à plaire à la masse. Dix ans après, le succès est toujours plus retentissant, et la musique que l’on y sert, aux heures de grande écoute, toujours plus axée vers un public jeune, qui cherche ses repères, et voit peut-être un nouvel Eldorado dans ce mouvement qui brille, ces sons épurés de toute recherche artistique, ces refrains gluants comme le gloss sur les lèvres de leurs chanteuses. Chez Sky, la radio “premier sur le rap“, on se défend comme on peut de ces choix musicaux qui, à la manière d’une Star Academy,
avilissent les jeunes en ne leur montrant qu’une facette réductrice d’un art : « Le problème du rap français, ce n’est pas Sky, mais les autres radios qui ne veulent pas en jouer. C’est une musique qui a un très fort signifiant, qui a un caractère politique et ils n’ont pas envie d’y être associé. Sauf quand ça marche, là ils veulent récupérer. Et quand ils voient que notre radio qui la défend en prend plein la gueule, ça ne leur donne pas envie d’en jouer. » rétorque Laurent Bouneau, bien installé dans son gros fauteuil en skaï.Chez les rappeurs, on est conscient de l’influence que peut avoir la commercialisation à outrance de cette musique sur les jeunes. Une musique qui rapporte plus grâce aux sonneries de portable qu’aux albums et aux concerts. Diam’s, la rappeuse brute de femme, constate : « Le rap c’est un peu comme le foot, il y a des jeunes qui se lancent dedans mais qui ne sont pas réellement passionnés. Au bout d’un moment ils arrêtent. » Le groupe 113 ironise : « c’est comme “l’effet coupe du monde“. Le lendemain de la finale, il y a eu 20 ou 30 000 licenciés en plus ». « Les jeunes sont préoccupés par savoir ce qui marche », pense Cut Killer, l’un des seuls djs français à être connu à New-York, à avoir monté un studio en France. « Les jeunes vendent des street tape. Nous à l’époque, une street tape, c’était une maquette. On n’avait pas d’argent donc on démarchait les maisons de disques pour leur faire écouter. Aujourd’hui ils font leur musique, il la produise, il la distribue, ils font leur promo, ils font des fringues. Ils ont compris qu’il y avait un business et qu’il fallait se faufiler » poursuit-il. « Si le hip-hop ne se lasse de la liasse pour la masse, ce mouvement mourra hélas » chante Spleen, nouveau venu de 22 ans, dans un de ses textes. « Le problème du rap c’est qu’il n’y a plus de sens, on ne sait plus pourquoi on le fait. Dans mon ancienne cité, des mecs font des fringues comme Dia pour s’enrichir, ou produisent des potes rappeurs pour en faire un commerce. Finalement c’est devenu un business, comme dealer dans son quartier » conclut-il. Si aux USA, on chérit le mythe du “self made man“, comme Puff Daddy, parti de rien et devenu l’un des “king“ du rap new-yorkais, en France, on cultive la théorie moins reluisante du “gros coup“, sortir le single qui va vendre et passer en boucle à la radio. Malheureusement, très peu de rappeurs ont réussi à allier vente record et défi artistique. Récemment, il n’y a guère que les Sages Poètes de la Rue, dans la place depuis le début, à avoir réussi à sortir un album mixant machines à tube, sons dans le vent, et morceaux innovants, mâtures, bien que piochant dans des sonorités old school. En ça,
leur dernier disque Les trésors enfouis s’est démarqué des autres productions de cette année. « J’espère qu’il y aura aussi un public hip-hop de 35-40 ans. C’est ce qui se passe dans le rock et on est jaloux. Pourquoi un mec qui a le même âge qu’Akhenaton n’écoute pas du rap dans sa voiture ? » se demande Leeroy Kesiah. Avec raison : En essayant de coller à un public de plus en plus jeune et de plus en plus éclaté entre les différents styles de rap existants aujourd’hui, les pionniers du mouvement que sont IAM, Kool Shen, Joey Starr et MC Solaar, ont montré une attitude totalement régressive par rapport à leur évolution. Même si chacun cultive son propre genre, dans leurs dernières productions, on ne retrouve plus le feu sacré qui les animait auparavant. Le public qui les avait suivit, aimé pour ça, s’est mis à les délaisser pour de nouvelles formes musicales. L’exemple le plus probant est celui d' MC Solaar, qui, après deux premiers albums totalement à part, s’est retrouvé projeté dans une machine commerciale où il n’y a plus eu place pour ses textes engagés, poétiques et réfléchis, ni pour les sons funky qui faisait son charme. Sa dextérité a beau s’être affinée, on trouve dans son dernier album trop de titres tape-à-l’oeil comme Au pays de gandhi, où il surfe mollement sur une vague world, et pas assez de Je connais mon rôle, où il démontre qu’il peut être le maître d’un spoken word millimétré sur beat décalé.CLASSEZ-MOI DANS LA VARIET'...
...disait Doc Gynéco dans son premier album. Au moins, lui, n’est pas critiquable sur ce point (Il y a désormais d'autres points qui l'ont mis hors-jeu pour de bon, ndlr). Il a choisit son camp et mené son cheval de bataille avec prouesse, notamment en faisant participer des artistes comme Rita Mitsouko sur ses titres. Lui qui venait du possee Ministère Amer et de leurs sons provocateurs, comme Sacrifice de poulet. En débarquant sur le même marché que la chanson française, le rap s’est édulcoré, s’est formaté, et a perdu toute la subversion qui faisait son atout, son charme. Jusqu’en 96, rendez-vous compte que les rappeurs avaient réussi à faire aimer la cité, le goût de la révolte et la haine contre les vieilles institutions à une majorité de jeunes. Même des enfants de bonne famille. Rockin’ Squat, frêre de Vincent Cassel, et donc fils de, était l’un des
rappeurs, au sein d’Assassin, les plus engagés de tous. Et quand NTM gueulait: Mais qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ? ... on serait descendu dans la rue avec eux, comme en 68, pour tout brûler ! Depuis, NTM a clamé Pose ton gun, Laisse pas traîner ton fils, Ma Benz. Et on est remonté à la maison. Comme dit Leeroy Kesiah, « les mecs du rock, ils doivent être mort de rire. C’est quoi votre révolution ? C’était dingue au départ et maintenant vous faites simplement fumer du shit et cracher sur les flics. » Son groupe Saïan Supa Crew peut toujours être traité de “commercial“ par les autres rappeurs. Il n’empêche qu’il cultive, dans certains morceaux comme La preuve par trois, ou plus récemment J’aime pas (sur l’album concept Explicit Samouraï) un ton décalé, grinçant, et des textes à deux niveaux de lecture, où le racisme est montré comme dans un film de Spike Lee : dans les yeux des deux camps. Plus qu’un coup de vieux, le rap français est carrément devenu réactionnaire. Il se prend trop au sérieux. On a oublié qu’il était un fabuleux moyen d’expression pour crier ce que les autres chuchotaient entre deux lignes. Le rap s’est auto-censuré. Dans les dernières productions, ce qu’on remarque, c’est aussi un désir exacerbé d’avoir des textes intelligents. Peu importe le flow, la musique, les rimes doivent être de qualité. Comme le dit Akhenaton en parlant du rap à Marseille : « si tu écris pas bien ici, tu as pas trop tes chances. Tu as beau bien rapper, l’écriture prime. » Diam’s a rencontré le même problème dans son dernier album, où elle a voulu exprimer des choses très personnelles : « quand t’as envie de raconter des trucs sérieux, tu peux pas commencer à faire des roulements, et chanter en saccadé. Sinon on ne t’écoute pas ». Dans le dernier album d’IAM - et c’est peut-être les raisons pour lesquelles il a moins bien marché que le précédent - c’est déroutant ! Les trois rappeurs ont parfois tant voulu faire de la poésie, user de figures de style, qu’on ne sait plus du tout ce qu’ils veulent dire. Un nouveau courant, les rappeurs sans message ? On ne peut pas avoir encore Un bon son brut pour les truands, s’il vous plaît ? Teki latex, brailleur vulgaire du groupe TTC, ne s’y retrouve pas : « Laissons les philosophes faire de la philosophie. On est des rappeurs, on est là pour faire les cons, dire des jolies choses sans s’en rendre compte. Mais restons-en dans le domaine de l’expression brute et laissons ensuite les gens qui écoutent en tirer les conclusions qu’ils veulent. Le rap, ça devient une secte, avec des codes, et c’est pour ça qu’il se formate. » Pour la partie instrumentale, c’est idem. On ne retrouve plus le son qu’on leur connaissait, imprégné d’influences orientales. Les cithares ont laissé place à de criants violons malvenus. C’est un phénomène qu’on retrouve chez beaucoup de groupes : avec l’accès à la composition sur ordinateur qui s’est facilité, les rappeurs se sont improvisés musiciens, souvent avec un manque de technique et de talent flagrant. On s’en rend compte sur cet album des marseillais, Revoir un printemps : seules les deux chansons composées par Imhotep, l’architecte musical du groupe, percutent l’oreille. Un hasard ? En regardant derrière, on s’aperçoit que les meilleurs albums de rap ont toujours été supervisés par de talentueux compositeurs, comme Jimmy Jay, présents sur les premiers disques de Solaar, ou Prince Charles Alexander, un américain qui a propulsé le son de nombreux groupes. Que fait-on sans eux ? On compose ou l’on sample fébrilement de tristes sons de cordes, de voix d’orchestre, comme le font les américains avec talent, et au final, la majorité des sons rap se sont uniformisés en une vaste symphonie indigeste, plus ou moins
influencée chaque année par les nouveaux sons mainstream qui viennent de l’ouest. Les boucles à deux balles de l’époque manquent. « Quand tu regardes les vieux clips, les interviews, les concerts, tu hallucines devant la gratuité de l’acte. Les mecs, ils transpirent avec un gros sourire, ils amènent leur cousin, leur mère dans les clips, et tu sais que c’est à l’oeil, pour la passion. Un moyen de s’extérioriser, de s’amuser. Du sport. Et la compétition est dans le je-m’en-foutisme : Ah ouais tel rappeur il s’en fout ? Eh ben moi je vais m’en foutre encore plus! » rappelle Rocé. Une philosophie que beaucoup ont délaissée, cloisonnant le rap dans un système de vente qui ne lui sied pas. En tout cas, pas encore : avec le temps, le rap devra apprendre à se professionnaliser, à rester un métier de passionnés. Comme a pu le faire le label Hostile Records, sorte de Def Jam (l’un des plus grands labels de rap US) à la française, maintenant affilié au géant EMI. Un constat troublant : sur la majorité des artistes interviewés pour cette enquête, presque aucun n’écoute de rap français. Du rap américain, ça oui. Mais comment peut-on s’impliquer dans une musique que l’on n’aime pas, dont on renie l’identité par complexe de nationalité ? Quelles sont les vraies motivations ? Le rap est-il fabriqué par des dilettantes ? « Dans la société actuelle, on te met dans un schéma où quoi qu’il arrive, ta musique doit être en expansion commerciale. Si tu n’es pas dans ce système tu n’intéresseras pas les maisons de disques, ni les radios. Alors que tu peux en vivre tranquillement sans ça, même si tu n’auras pas de grosse voiture. C’est valable pour le rap aujourd’hui, mais c’était pareil pour le rock hier, et avant-hier pour la disco » pense Rocé. Piratage internet, albums qui ne se vendent pas, les artistes doivent retourner sur scène, par la force des choses. C’est le choix qu’ont fait les Saïan Supa Crew depuis le début, peut-être aussi parce qu’ils sont de fervents défenseurs du mouvement : « On est parti sur les routes, on a dormi à gauche à droite. Les autres rappeurs, eux, ne se bougent pas le cul, ils font une tournée de 30 dates maximum, et encore. Nous, on a même fait des concerts pour 10 personnes, des concerts à Chalon-sur-Saône. On a chanté avec deux micro. Et quand à la fin, on nous donnait nos 700 francs, on avait oublié qu’on serait payé. Il faut aller au charbon. »TOUCHE D'ESPOIR Les nouveaux arrivant ont bien compris l’importance de la scène, de la popularité qui en découle, et de l’aspect ludique de chaque évènement. TTC, La Caution, La Rumeur, Svinkels, Birdy Nam Nam, Spleen, Bam’s, Hocus Pocus, Psykick Lyrikah, Mister Aul, Kwal, Klub des Loosers... autant de groupes et de rappeurs satellites qui gravitent depuis des années autour du hip-hop, et qu’il faudra surveiller d’une oreille alerte. Rappeurs de soirées, instrumentalistes, scratcheurs, slammeurs, fous de jazz, buveurs de bière : ils apportent, chacun à leur manière, une fraîcheur, une spontanéité, et une originalité que beaucoup d’autres compositions ont perdue dans les méandres d’un capitalisme musical formaté, d’une culture jetable, d’un art prémâché. Peu de groupes peuvent revendiquer leur différence aujourd’hui, car trop de copies nuisent à l’authenticité de chacun. « Il faut que les jeunes aient faim. C’est ça la force du rap français. Ceux qui se démarquent sont ceux qui se donnent des challenges pour aller plus loin, et non pour faire la même chose que les autres. » confie dj Cut Killer, qui avoue regretter ne pas se faire bousculer un peu plus parfois, histoire de retrouver la rage du début. « Aujourd’hui, je n’ai jamais vu de soirée purement rap français, ça n’existe pas. C’est ça notre problème. Moi c’est mon challenge pour 2006 : créer une tournée de soirées exclusivement hip-hop français. » crache-t-il quand même. Le défi est lancé. Laissons faire ceux qui sont satisfaits que le rap soit devenu une musique comme les autres. Le mouvement hip-hop, dans toutes ses disciplines, a été certainement l’ouragan culturel le plus fédérateur et créatif de ce siècle. Mais comme tous les mouvements de foule, il se trompe parfois de chemin, se dirigeant vers ce qui brille. Espérons que les artistes le ramèneront à l’essence de sa raison : l’asphalte. Que le rap redevienne un son révoltant, festif, et combatif. Que le rap sorte du ghetto, mais retourne dans la rue.
SPLEEN (Warm)
She was a girl
ROCE (No format)
Identité en crescendo
SAIAN SUPA CREW (Virgin)
Hold Up
EXPLICIT SAMURAI (Toxic –Virgin)
Rap
TTC (V2)
Bâtards sensibles
LA CAUTION (Kerozen)
Peines de maures – Arc-en-ciel pour daltoniens
SVINKELS (Atmosphériques)
Réveille le svink
BIRDY NAM NAM (UWE)
Birdy Nam Nam
113 (Epic)
113 degrés
Hocus Pocus (Onandon records)
73 touches
IAM (EMI – 361 records)
Double Chill Burger – Quality Best of (Akhenaton)
Platinum collection – triple album best of
Nouvel album d’Akhenaton à paraître début 2006
KOOL SHEN (IV my people)
Dernier Round
DIAMS (Hostile)
Brut de femme
BOOBA (Barclay – Universal)
Ouest side
ROHFF (Hostile)
Au delà de mes limites
MC SOLAAR (East West)
Mach 6
DOC GYNECO (EMI)
Un homme nature
article écrit en février 2006 pour le Monde 2, mais paru sous une autre forme


2 commentaires:
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